9/ Sud Caucase, un pas de plus vers l’Occident

Après le chaos iranien, l’entrée en Arménie nous paraît anormalement structurée. On perçoit immédiatement le changement d’atmosphère. « Back in the USSR », chantaient les Beatles ; c’est aussi notre sentiment. C’est le retour des HLM décrépis, des
« магазин » (magazin), des Lada et autres épaves soviétiques. On ressort avec un plaisir non dissimulé notre meilleur russe, à peine rouillé. On mesure la valeur de savoir lire le cyrillique quand on découvre les caractères arméniens, tout bonnement indéchiffrables. On retrouve en quelque sorte notre zone de confort, et les habitudes occidentales. Surtout, on savoure notre anonymat retrouvé, sans prix, et les gens discrètement serviables.

On en fait l’expérience alors qu’on est sur le point d’atteindre Erevan. Grosse frayeur : la plaque qui maintient la roue de secours sous le châssis de la voiture lâche, dans un bruit strident de métal contre macadam, et une douce odeur de brûlé. Le boulon s’est défait. On a l’air fin, sur le bord de la nationale, à chercher ce fichu boulon sur 100, 200 mètres. Sans crier gare, une camionnette de chantier s’arrête sur le bas côté. Avec nos deux-trois mots de russe, on parvient à expliquer la situation au conducteur perspicace. Le temps de jeter un oeil sous la voiture, il fouille à l’arrière de sa camionnette et revient une minute plus tard, avec un boulon identique à celui que nous avons perdu …

On traverse l’Arménie en quatre jours, dont deux passés à Erevan. C’est suffisant pour s’apercevoir qu’il y a deux Arménie : celle des campagnes, et celle de la capitale. Alors que les petits villages survivent tant bien que mal au milieu d’une nature magnifique mais sauvage, oubliés de tous, Erevan ressemble à une grande ville russe, sans cette froideur toute soviétique. Animée mais ordonnée, on la situe quelque part entre l’Europe et la Russie, avec une touche d’Orient.

Niveau météo, on est servis. On visite Erevan sous le soleil, mais pour le reste, on traverse le pays sous un ciel de plomb. On redécouvre les plaisirs de la pluie, de l’humidité et des températures automnales. Le climat peu clément nous empêche toutefois de regretter ce séjour trop bref. On reviendra (combien de fois avons-nous écrit cela … ?). On se presse vers la Géorgie et Tbilissi pour nos secondes retrouvailles du voyage, avec mes parents.

Pour la première fois, nous ne sommes plus à deux dans nos errances. On s’adapte pour voyager à quatre dans un petit volume, et doubler le nombre de passagers que notre bon vieux Stan devra véhiculer. On s’allège à dessein de nos quatre malles à Tbilissi, puisqu’on repassera par la capitale avant de partir pour la Turquie.

La Géorgie est un petit pays, un peu plus de deux fois la Belgique, mais les paysages y sont extrêmement variés : de la plaine verdoyante à la haute montagne, des falaises escarpées à la mer, des collines boisées aux vallées couvertes de vignes, mais, partout, ces églises géorgiennes typiques, aux clochers facilement reconnaissables. Comme les distances sont relativement petites à l’échelle du voyage, on se permet de vadrouiller un peu partout dans le pays.

Après avoir déambulé dans les ruelles escarpées de la vieille ville de Tbilissi, on met le cap vers le nord et la région montagneuse de Kazbegi, du nom du mont Kazbek, dans le Haut Caucase, qui culmine à 5.047 mètres d’altitude. Malgré la météo changeante, on est heureux de cette opportunité de randonner dans un cadre spectaculaire.

Après l’effort … On connait la suite. On cherche le soleil et la chaleur dans la région viticole de la Kakhétie, au sud est du pays. Assez méconnu en Europe – il y a de la concurrence -, c’est l’occasion de découvrir le vin géorgien, avec modération, cela va sans dire. Mention spéciale pour le Saperavi et le Mukuzani, deux rouges testés et approuvés. On déconseille néanmoins les vins blancs locaux : nos rares tentatives ont terminé dans les plantes lorsque le serveur avait le dos tourné.

On s’enfonce toujours plus au sud, vers la frontière azérie, dans des paysages semi-désertiques battus par les vents. C’est ici, dans cette région presque à l’abandon, que se tient l’un des sites les plus connus du pays, le monastère de Davit Gareja. Difficile de trouver meilleur endroit pour le calme et la méditation : ce lieu, empreint d’une certaine majesté, est dépourvu de toute distraction potentielle à 15 kilomètres à la ronde.

Les églises, les cathédrales et les monastères ne manquent pas, disséminés un peu partout dans le pays.

Lors d’une mémorable promenade pour atteindre le monastère de Jvari, perché en haut d’une colline dominant la vallée et la ville de Mtskheta (essayez de le prononcer à voix haute), on commence par longer l’autoroute sur près d’un kilomètre – rien de plus normal ici -, pour déboucher dans un tunnel glauque à souhait, « digne d’un film des frères Dardenne » (je cite, merci Maman). On grimpe ensuite entre les arbres jusqu’au sommet, où l’on est accueillis par des bourrasques d’une violence inouïe. Impossible d’y résister.

L’atmosphère à l’intérieur du monastère est surréaliste : des cierges brillent dans l’obscurité, les voix claires d’une chorale s’élèvent distinctement malgré le tapage de la tempête, un pope, imperturbable, tient son rôle, alors que les éléments se déchaînent dehors. Le monastère résiste.

Après discussions, on renonce à s’aventurer dans l’autre région montagneuse du pays, dès lors qu’on y annonce de la neige et des températures négatives … Petit à petit, on sent venir l’automne. On prend plutôt la direction de Kutaisi, à l’Ouest de Tbilissi.

On se lance dans une balade à première vue assez sympa, dans le canyon d’Okatse. Il s’avère en fait que c’est plus un attrape-touristes qu’autre chose. On prend le parti d’en rire, en observant les vagues successives de touristes russes identifiables à leur style inimitable.

Pour notre plus grand bonheur (certains plus que d’autres), notre présence en Géorgie coïncide avec le lancement de la Coupe du monde de rugby, à laquelle participe la Géorgie. On vit Géorgie – Pays de Galle dans un bar sportif de Kutaisi, en compagnie d’une trentaine de supporters. Pas une femme en vue (la serveuse ne compte pas). Effet de groupe oblige, on soupire, on encourage, on applaudit et on s’échauffe comme un seul homme, le tout entrecoupé d’intermèdes pédagogiques patiemment dispensés par Antoine. Le rugby, ce sport impénétrable …

On découvre l’ambivalence de la relation russo-géorgienne ; la dépendance économique vis-à-vis de son puissant voisin, la langue russe toujours très répandue, l’héritage historique, et surtout les conflits de l’Abkhazie et de l’Ossétie. A Kazbegi, quelqu’un, sans doute un gamin ou un ado, arrache partiellement le drapeau russe collé sur le coffre, pour la plus grande fureur d’Antoine. C’est la première mésaventure de ce genre.

On note aussi que la Géorgie est plus pro-européenne que beaucoup de pays membres de l’UE, ainsi qu’en témoignent les drapeaux européens omniprésents, aux côtés du drapeau géorgien.

Retour à Tbilissi, pour une dernière journée, une belle soirée et … un lever à 4 heures du matin pour la navette aéroport. On se quitte l’esprit légèrement embrumé, mais ce ne sera plus très long, un mois et demi tout au plus.

Il est temps de se diriger vers Batumi, station balnéaire numéro un du pays. Après cinq mois de voyage, nous y sommes : « la meeeeeeer, qu’on voit danser ». Manque de chance, il fait gris et les averses se succèdent. Qu’importe, on ira quand même. On joue comme des enfants dans une mer Noire opaque et agitée, ballottés par les vagues et projetés sur la plage de galets.

On se tourne vers la Turquie, toute proche, dernière étape avant l’Europe, dernières frontières, dernier visa. Si l’on laisse la Géorgie derrière nous, on ne fait pas encore nos adieux à la mer Noire, puisqu’on la longera pendant un certain temps encore.

დიდი მადლობა (lire didi madloba), merci beaucoup !

8/ Vu d’Iran. Derrière le voile, un pays à deux visages

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Contre toute attente, entrer en Iran est simple, et surtout rapide. On s’imagine bien qu’ils s’efforcent de ne pas trop embêter « les audacieux touristes qui se risquent dans ce dangereux pays » (entendez l’ironie), mais à ce point … Le contrôle des passeports est efficace, et avec le sourire qui plus est, à peine quelques questions sur notre itinéraire. On doit ensuite faire tamponner notre fameux Carnet de Passage en Douane, CPD pour les intimes, un document douanier international indispensable pour importer temporairement un véhicule en Iran. Rien pour nous indiquer le bureau compétent, évidemment, ce serait trop beau. On en est donc réduits à se renseigner auprès des Iraniens qui ne parlent que le Farsi. Notre CPD dûment tamponné, on retourne à la voiture pour attendre une fouille qui ne vient pas, et qui ne viendra jamais. En une demi-heure on en a fini avec la frontière iranienne. On se retrouve dehors, étonnés, avec le sentiment d’être passés à côté de quelque chose d’important. Timidement, on fait mine de s’en aller. Voyant que personne ne nous retient, on s’élance.

L’Iran est un grand pays. On s’en rend très vite compte, en parcourant pas moins de 890 kilomètres depuis la frontière pour rallier Téhéran, pourtant au nord de l’Iran. Une broutille à l’échelle du pays. Au total, on parcourra près de 4 000 kilomètres dans le pays, sans explorer ni l’Est ni la côte …

Téhéran est tentaculaire – c’est notre première impression. Elle semble s’être développée sans aucune logique apparente ; s’y retrouver défie le sens de l’orientation le plus affûté (même celui d’Antoine). Ville en ébullition, Téhéran abrite une population équivalente à celle de la Belgique toute entière. On y ressent cette atmosphère si particulière aux villes orientales. Les odeurs des poubelles qui débordent, décuplées par la chaleur ambiante, côtoient les délicieux fumets des kebabs et les senteurs sucrées des narguilés qui s’échappent des chaikhanas (salons de thé) bondés.

Les mobilettes transportent en moyenne trois passagers et roulent à contre sens, dans un concert de coups de klaxon. Les étals colorés regorgent de fruits plus appétissants les uns que les autres, tandis qu’on trouve des barbiers et des pâtisseries à tous les coins de rues.

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Les feux de circulation font de la figuration, et au carrefour, priorité au plus gros (ou à celui qui aura le plus de culot). On risque notre vie à chaque fois qu’il faut traverser la route. Ça n’a peut être pas l’air séduisant vu comme cela, mais on adore la cohue, la richesse et les contrastes de Téhéran.

De manière générale, conduire en Iran est une expérience en soi. C’est à se demander s’il existe un permis. Les Iraniens adoptent sans sourciller tous les comportements dangereux voire extrêmement dangereux, même lorsqu’il s’agit de gagner une minute ou quelques mètres. Ils ne semblent pas avoir conscience des risques. Quant à nous, on s’arrache les cheveux, on crie et on klaxonne, beaucoup. Pour l’anecdote, notre avertisseur capricieux a mystérieusement cessé de fonctionner pendant quelques jours, on peut donc témoigner : ne jamais rouler en Iran sans klaxon !

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Dès le passage de la frontière, il nous faut nous conformer aux exigences vestimentaires de rigueur : short proscrit pour ces messieurs, hijab imposé pour ces dames (à ne pas confondre avec le tchador, littéralement tente, habit noir coutumier des Iraniennes). Intéressant, à défaut d’agréable. Après deux semaines, cette chose sur la tête commence à m’irriter. Ça ne tient pas, le foulard glisse sans arrêt et tombe dès qu’on se penche ou qu’il y a un coup de vent. Et la chaleur ! Sans compter la tunique à longues manches ou la robe dans laquelle on se prend les pieds …

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Je les admire, ces groupes entiers de femmes toutes vêtues de noir, insensibles à la chaleur ou à l’inconfort du tchador ou du hijab. J’ai beaucoup observé, à la recherche de la technique idéale, avant de me rendre à l’évidence : il n’y en a pas. Les Iraniennes chipotent et redressent leur voile vingt fois par jour. Je me fais donc une raison et décompte les jours.

On expérimente rapidement le sens de l’hospitalité persan : jeunes ou vieux, progressistes ou conservateurs, hommes ou femmes, en anglais ou en Farsi, tous y vont de leur invitation : à manger, à dormir ou simplement à nous aider. Les « welcome to Iran » s’élèvent sur notre passage, plusieurs fois par jour. On nous offre des dattes, du melon, des pâtisseries en tout genre ; on paie la note de nos consommations ; le métro de Tabriz est gratuit pour nous. On doit presque insister pour payer dans certains magasins. On ne paie pas les péages autoroutiers (sauf une fois, le petit nouveau ne devait pas avoir compris la consigne). Lors d’une mémorable conversation à un péage, le caissier plaisante et nous demande si tous les Iraniens sont des terroristes. Ayant malencontreusement compris tourists au lieu de terrorists, Antoine confirme avec assurance, avant de réaliser sa méprise. Heureusement, les Iraniens ont le sens de l’humour.

Ils sont aussi terriblement attachants, ayant désespérément besoin de s’assurer que l’on aime l’Iran, ses villes, ses habitants, sa culture, sa nourriture, et que l’on reviendra. Par dessus tout, ils espèrent que l’on dise autour de nous que l’Iran est une destination touristique sûre, et que les Iraniens ne sont pas des extrémistes.

À la majestueuse Mosquée de l’Imam à Ispahan, on fait la rencontre d’un mollah, un membre du clergé. Dans un français tout à fait honorable, il nous aborde et lance la discussion. Il termine en nous demandant d’être ses messagers en Belgique et en Europe, pour changer l’image de l’Iran …

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Au fur et à mesure de nos pérégrinations, on apprend deux ou trois choses : outre les interdits évidents inhérents à l’Islam, tels que l’alcool et le porc, il est également interdit de jouer aux cartes (?!) ou de parier, de danser, d’écouter de la musique occidentale, d’avoir un chien ou un autre animal domestique. Mais la face cachée de l’Iran, celle qui se dévoile – c’est le cas de le dire -, dans la sphère privée, est tout autre.

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On boit de l’alcool fait main ou acheté sous la table, de préférence de l’alcool fort, on mange du saucisson et du jambon. D’après l’un de nos amis, tout s’obtient en Iran, question de relations. Les femmes tombent le voile dès que possible, ou le portent tellement en arrière qu’il ne couvre plus rien du tout. Les cafés branchés passent les morceaux U.S. du moment, des petits jeunes vendent discrètement des jeux de cartes au bazar. Quant à la censure sur internet, tous la contournent aisément à l’aide de VPN, l’acronyme de Virtual Private Network. Facebook et YouTube sont bien entendu inaccessibles sans ces outils (au contraire d’Instagram et de WhatsApp, cherchez la logique …), mais on découvre également, pour notre plus grand déplaisir, que WordPress est bloqué. Ceci explique notre léger retard de publication.

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En confiance avec les Occidentaux que nous sommes, certain.e.s Iranien.ne.s n’hésitent pas à exprimer leur désaccord avec l’état de fait et les décisions politiques, formulent des critiques acerbes à l’égard du régime et tournent certaines éminentes figures religieuses au ridicule.

Lors d’un trajet inoubliable à Ispahan, notre chauffeur de taxi nous montre les photos des ayatollahs Khomeini et Khamenei imprimées dans son agenda. Il scande « fascist, fascist ! », avant de nous énumérer certains des pires tyrans et dirigeants autoritaires ayant foulé cette terre : Caligula, Genghis Khan, Amir Timur, Mussolini, Hitler, Staline, Poutine, et Trump … Édifiant.

On réalise petit à petit que l’Iran est un pays de contradictions. À cheval entre conservatisme religieux et progressisme, les tenues vestimentaires des femmes constituent la part visible du dilemme iranien. En deux mots : les Iraniens élisent leur président, actuellement le réputé modéré Hassan Rohani, et le Parlement, mais le Conseil des Gardiens de la Constitution, organe ultra conservateur, exerce un contrôle continu sur le Parlement. De plus, le guide suprême de la Révolution islamique, l’Ayatollah Ali Khamenei, qui a succédé à Khomeini, dispose de pouvoirs qui le placent au-dessus du président. Or, il n’est pas élu par la population. De surcroît, il est nommé à vie … Pour schématiser, il y a le clergé, les milieux ruraux et les personnes âgées d’un côté, et les citadins, les jeunes et les libéraux de l’autre ; deux camps qui s’opposent encore et toujours.

Pour continuer dans la série des contradictions :

– les autorités veulent supprimer l’apprentissage de l’anglais à l’école, mais les publicités pour les cours d’anglais sont partout (IELTS, TOEFL and cie), et dans la rue, les jeunes s’empressent de nous aborder pour exercer leur anglais ;

– l’Iran est une république islamique mais les rues ne désemplissent pas à l’appel du muezzin, qui sonne l’heure de la prière ;

– les villes regorgent d’affiches de propagande anti-américaine, mais les Iraniens utilisent le dollar U.S. presque autant que leur propre monnaie.

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On met du temps à s’y faire, à leur monnaie ; il n’est pas certain qu’on s’y soit fait d’ailleurs. Un dollar vaut autour de 115 000 rials, mais les prix sont indiqués en tomans (10 rials), et les Iraniens comptent en tomans en faisant abstraction des nombreux zéros. Il n’est donc pas rare que les commerçants bienveillants finissent par prendre ce qui leur faut dans la liasse de billets que l’on leur tend, sans jamais prendre plus que convenu.

Autre trait caractéristique, la passion unanime des Iraniens pour les pique-niques. Ils sont partout, dans les parcs, sur les parkings, au moindre carré d’herbe disponible, même le long des échangeurs. À toute heure du jour et de la nuit, ils débarquent avec toute la famille et déchargent leur petit nécessaire de leurs voitures remplies à craquer : tapis à profusion, réchaud au gaz, barbecue, glacière, tente ; il ne manque rien. Tout ce petit monde mange, papote et fait la sieste, jusqu’à pas d’heure. Résultat, on fait rapidement une croix sur notre plan initial de bivouaquer dans les parcs.

On regrette de temps à autre de ne pas pouvoir s’ouvrir une bière bien fraîche ou siroter un verre de vin blanc glacé. On se rabat sur le vaste choix de bières iraniennes sans alcool : citron, fruits rouges, ananas, passion. Bref, du sucre, du sucre, et encore du sucre. Heureusement, il y a les jus de fruits frais qu’on achète dans la rue : melon, banane, et même carotte, spécialement pour Antoine.

On quitte Téhéran pour descendre progressivement vers le Sud, faisant halte dans les différentes villes de la région du centre, joyaux de la Perse. Du coucher de soleil sur les toits de Kashan aux rues animées de Chiraz, ville colorée aux senteurs du Sud ;

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D’Ispahan la magnifique, incarnant l’élégance et l’art de vivre iraniens à Yazd, aux portes du désert, dont le dédale de ruelles serpente entre les maisons en torchis, surmontées de tours des vents (badgirs).

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Le patrimoine culturel de ce pays est sublime, témoignage vivant des différentes époques qui ont façonné l’histoire de l’Iran. Les indices sont partout, la culture omniprésente.

Le plateau iranien, qui couvre le centre du territoire, est essentiellement désertique, ponctué de collines et d’éperons rocheux. Cependant, on traverse aussi vergers et vignes (pas question de produire du vin, évidemment). On trouve figues, pêches et grenades en abondance.

On adapte notre mode de vie et de voyage à l’Iran : difficile de faire du camping sauvage quand les températures oscillent entre 35 et 40 degrés. Outre la chaleur, on a quelques soucis d’intimité. Les Iraniens sont d’une gentillesse rare, mais le revers de la médaille, c’est qu’il nous est presque impossible de nous arrêter quelque part sans être le centre de l’attention générale. Nombreuses questions, inévitables photos, et surtout, les invitations à répétition : venez manger chez moi, venez dormir chez moi. En plus d’être excessivement accueillants, ils sont aussi très nombreux. Comme dit Antoine, si on avait accepté toutes les invitations, on serait toujours quelque part entre la frontière turkmène et Téhéran à manger et à boire le thé.

Il nous est également difficile de vivre exclusivement dans le van, et donc à l’extérieur, quand c’est synonyme de voile, pantalon et longue tunique 24/7 … Pitié !

Dans un autre registre, autant le Tadjikistan était le pays des pépins intestinaux, autant l’Iran est le pays des ennuis mécaniques. Injecteur qui fuit, bruits bizarres dans le moteur, spécialiste VW incompétent voire destructeur, relai de préchauffage grillé, faux contact au démarreur : les tuiles s’enchaînent mais ne nous immobilisent pas, heureusement.

Sauf à Chiraz, où le moteur s’arrête alors qu’on roule, et ne redémarre plus. On finit par repartir en deuxième grâce à trois Iraniens costauds (en montée s’il vous plaît). Ils ont bien essayé chacun à leur tour de nous éclairer de leur science (en Farsi, on ne vous dit pas …), tous les Iraniens étant mécanos par la force des choses. Tous finissent cependant par jeter l’éponge pour revenir à la bonne vieille méthode, simple et efficace : on pousse et on démarre en deuxième.

Cette succession d’ennuis nous amène à revoir notre itinéraire. On décide de repartir pour Téhéran, chez Soroush, notre mécano préféré, pour solutionner nos problèmes et faire un gros check-up puisque, grosso modo, on (enfin, « on », vous avez compris) ne fait confiance à personne pour chipoter à notre bolide.

On parcourt près de 1.000 kilomètres du Sud au Nord en deux jours, sans encombre. Évidemment, il faut pousser le van à chaque fois que l’on veut redémarrer le moteur, mais ça n’étonne personne ici. Les volontaires affluent dès qu’Antoine fait mine de pousser.

Retour à Téhéran donc, dans l’arrière-cour du garage *** (nous censurons), père et fils. Home sweet home, enfin quelque chose comme ça. On cohabite avec le camping-car d’une famille française face à qui l’on relativise nos petits pépins. Julien et Amandine voyagent avec leurs deux petits bouts de 1 et 3 ans. Leur maison ambulante n’a pas survécu à la tempête de sable dans laquelle ils se sont fait prendre au Pakistan. Ils ont dû faire remorquer le véhicule jusqu’à Téhéran depuis la frontière pakistanaise, et ils attendent depuis quinze jours que les pièces parviennent (illégalement) en Iran depuis l’Allemagne … On passe deux jours à Téhéran. Le courant passe bien avec la petite famille, on fait un peu d’animation pour ces adorables blondinets.

On quitte définitivement la capitale iranienne et notre ami Soroush, direction plein Ouest, hors des sentiers battus.

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On a un coup de cœur pour le Kurdistan, ses routes de montagnes vertigineuses et ses villages aux maisons de pierre accrochées à la falaise, presque à la verticale. À quelques kilomètres de la frontière irakienne, on entend désormais « welcome to Kurdistan », de la bouche des locaux revêtus du sarrouel traditionnel.

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À Orumyeh, Antoine flotte dans l’immense lac aussi salé que la mer morte (pas de baignade pour moi, je n’ai pas le cœur à y aller toute habillée).

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On savoure ce retour à la nature, à la tranquillité, et surtout au camping sauvage dans la fraîcheur relative de la montagne, après l’atmosphère trépidante et bondée des villes iraniennes.

Après un dernier crochet par le bazar de Tabriz, on se dirige doucement vers l’Arménie. Si on est tristes de quitter l’Iran, on ne regrettera ni ses chauffards, ni le hijab. On aura passé près d’un mois en Iran, et pourtant, on a le sentiment de n’en avoir exploré qu’une petite partie.

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Après avoir longé la frontière irano-azérie dans la vallée de l’Araxe, on pénètre dans le chaos du poste frontière de Norduz. Du jamais vu. Des camions par dizaines sont stationnés au petit bonheur la chance, bloquant les issues. À la sortie, le douanier, par ailleurs charmant, regarde notre CPD comme s’il n’en avait jamais vu et appelle un collègue à rescousse. À la barrière, ultime contrôle, on nous réclame notre e-visa, que nous n’avons plus puisqu’ils l’ont gardé au contrôle des passeports. L’officier semble ignorer que l’Iran a désormais pour politique de ne plus tamponner les passeports, vu ses effets rédhibitoires à l’étranger. Retour à la case départ, on court entre des services qui ne semblent pas communiquer entre eux, on argumente face à des agents qui n’ont pas l’air de totalement maîtriser leur métier …

Enfin : 3, 2, 1 … Ça y est, adieu le voile, au revoir l’Iran ! Manque de chance, il fait gris et frais en Iran pour la première (et dernière) fois. Peu importe, cap sur l’Arménie et le Sud du Caucase. Un peu moins en Orient, un pas de plus vers l’Occident.

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7/ Ouzbékistan et Turkménistan, d’un désert à l’autre

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Alors qu’on nous avait prédit une longue file d’attente au poste-frontière de Pandjakent, on quitte rapidement le Tadjikistan. Le militaire en faction devant la grille donne ses instructions, et les voitures qui nous précèdent s’écartent comme par magie, nous laissant passer devant. À la douane, ils ne se donnent même pas la peine de jeter un œil au van, on peut y aller.

Côté ouzbek, rebelote, on passe devant tout le monde. C’est un peu gênant, mais personne n’a l’air de s’en offusquer. L’ambiance est détendue. La fouille est plus poussée que ce à quoi on s’est habitué depuis qu’on a quitté la Russie, mais nettement moins rigoureuse que prévue. Apparemment, la toute récente suppression de l’exigence du visa touristique pour les Européens (février 2019, chanceux que nous sommes) s’est accompagnée d’un net assouplissement des contrôles.

Les cinq douaniers de service sont agglutinés autour de Stan. Ils posent quelques questions sur les médicaments que l’on transporte mais ne demandent pas même à voir la pharmacie. Ils ouvrent tous les rangements, plus curieux qu’autre chose. L’un d’eux se débrouille en anglais et se fait l’interprète de toute l’équipe ; l’heure de l’interrogatoire a sonné. « Married ? No ? Why ?! ». Dans ces cas-là, on a pris l’habitude de répondre
« потом » (lisez patom, après en russe), ce qui les fait toujours beaucoup rire. Mais celui-ci en remet une couche. Il insiste : « No children ? Why ? I am 24 too and I have 3, married at 19 ». Bon …

Le temps de bavarder, on rentre en Ouzbékistan après une bonne heure passée à la frontière, direction Samarcande. Tout de suite, c’est l’invasion des minibus Daewoo, sorte de mini-van aux airs de jouet, dans lesquels les Ouzbeks parviennent à entasser un nombre impressionnant de passagers. Des minibus Daewoo et des Chevrolet blanches, toutes identiques (sans surprise, puisque l’usine Chevrolet est située à Andijan, à l’est de l’Ouzbékistan).

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On se familiarise avec une nouvelle monnaie, le sum ouzbek (prononcez soum). Un euro vaut environ 10.000 UZS. Nos cartes de crédit étant inutiles en Ouzbékistan, et les ATM qui les acceptent rares, on expérimente les bureaux de change. On se souviendra des liasses de billets avec lesquelles on ressort lorsqu’on change 100 $ ; l’impression d’être un millionnaire, ou un braqueur de banques, c’est selon.

On retrouve Djo et Pat à l’hôtel qu’ils ont réservé à Samarcande, après notre brève séparation, juste le temps d’un aller-retour à Dushanbe pour récupérer notre visa turkmène. Une excellente surprise nous y attend : c’est un hôtel avec piscine !

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On visite ensemble Samarcande et Boukhara, les deux spots touristiques majeurs du pays. Autrefois des royaumes distincts, toutes deux sont marquées par l’histoire et par leur position centrale, au coeur de la Route de la Soie, ainsi qu’en témoigne leur patrimoine culturel impressionnant.

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Pas toujours habilement restaurées – on dit merci aux Soviétiques-, ces villes regorgent de mausolées, de mosquées, de médersas (écoles coraniques), de caravansérails et de minarets, toujours dans ces tons bleu turquoise purs.

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Tour à tour dominées par les Turcs, les Perses, les Grecs d’Alexandre le Grand, les Arabes, les Mongols de Genghis Khan, les tsars de Russie puis l’URSS, Samarcande et Boukhara ont, dans l’ensemble, harmonieusement absorbé ce kaléidoscope de cultures. Si les influences successives sont surtout visibles aux styles architecturaux, on les perçoit aussi à travers les usages, les langues, l’habillement, les visages, … 

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L’Ouzbékistan est essentiellement plat et désertique, de sorte qu’en plein été, il faut adapter nos plans en fonction de la chaleur. On essaie autant que possible de s’agiter le matin, avant que cela ne devienne intenable, pour s’arrêter quelques heures à l’heure (la plus) chaude. On se remet en route vers la fin de l’après-midi, lorsque le soleil devient supportable. Enfin, on essaie, mais on se rend compte qu’on n’est pas taillés pour ce monde de fonctionnement. Il nous arrive ainsi de nous retrouver seuls dans les rues, à marcher en plein soleil comme des idiots, alors que tous les habitants ont fui la chaleur de midi et sont réfugiés dans la fraîcheur de leurs maisons.

On profite pleinement des chouettes hôtels réservés par les parents d’Antoine : les bons petits-déj’, les chambres avec air conditionné, et surtout la piscine, bénédiction.

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Les longues distances en voiture restent difficiles. Les routes sont mauvaises, voire très mauvaises, et le soleil impitoyable. Toujours sans air conditionné, on fond littéralement. Il n’y a pas d’arbre, donc pas d’ombre, rien que du macadam brûlant et du sable.

On quitte Djo et Pat à Boukhara début août. Ils reprennent la route vers Tashkent et l’avion pour Bruxelles, tandis qu’on poursuit vers Khiva, nettement plus à l’ouest, à proximité de la frontière turkmène. Passée la prise de conscience un peu étrange du
« on est à nouveau seuls », on est contents de se tourner vers la suite de notre périple.

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Khiva diffère de Samarcande et de Boukhara. Samarcande est la plus importante des trois, la plus agitée, celle ou l’ancien et le nouveau sont les plus mélangés. Les dimensions de Boukhara sont déjà moindres, avec un centre historique bien distinct de la ville moderne, somme toute assez vilaine. Khiva est construite sur un modèle différent. La vieille ville est minuscule, enserrée par de hauts remparts en torchis.

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Les couleurs changent : on retrouve bien entendu ce turquoise caractéristique de l’Ouzbékistan, mais aussi du vert, du rouge, et surtout de l’ocre, couleur terracotta, et une atmosphère de ville du désert.

On a d’ailleurs traversé une bonne partie du désert de Kyzylkum pour arriver à Khiva : 500 kilomètres par 45 degrés, sans ombre ; une épreuve, autant pour nous que pour le van.

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On a rapidement fait le tour de la ville, mais on se repose. On constate aussi la première défaillance du moteur : l’un de nos injecteurs fuit. Malheureusement, l’Ouzbékistan n’est pas le pays idéal pour une panne. Les Ouzbeks roulent essentiellement au LPG et à l’essence, et n’ont l’habitude que de travailler sur des Daewoo et des Chevrolet. Pas question donc de confier notre vieux VW diesel à un garagiste local, ça devra attendre l’Iran. On prend notre mal en patience, et on se prépare pour la seconde traversée du désert, au sens propre, qui se profile à l’horizon : le désert de Karakum, qui couvre une bonne partie du territoire turkmène. Nos visas de transit sont valables à partir du 10 août, et nous laissent cinq jours maximum pour ressortir du pays, au sud d’Ashgabat.

On comptait passer la frontière dès l’ouverture, soit à 9 heures, c’était oublier le piètre état des routes en Ouzbékistan. On entame les hostilités à 11 heures, pensant sortir facilement d’Ouzbékistan, nous préparant au pire côté turkmène. Comme souvent, on a tout faux. On passe presque plus de temps côté ouzbek, la faute à la caméra qui devrait filmer notre véhicule. « не работа », nous dit-on, le hors service de l’Asie centrale, qui sonne familier à nos oreilles. En revanche, on peut compter sur la bonne volonté et la sympathie du personnel, comme toujours. Les questions, la visite guidée, … et on peut y aller.

Manque de chance, un car rempli d’Ouzbeks et de Turkmènes nous a devancé, c’est la cohue au poste-frontière. On s’imagine en avoir pour des heures, étant donné le monde et les bonnes habitudes des gardes-frontières turkmènes qui, d’après la rumeur, ferment la boutique à 12h30 précises et prennent leur temps pour déjeuner. Mais non, un petit jeune qui a l’air de s’être déguisé en militaire pour le Carnaval nous repère et nous propulse tout à l’avant de la queue, évidemment. On remplit quelques papiers, on répond à quelques questions, et surtout, surtout, on passe à la caisse : taxe d’entrée, taxe d’importation du véhicule, taxe sur le carburant, taxe de désinfection du véhicule, taxe de passage, assurance obligatoire, frais bancaires … Au total, entrer au Turkménistan nous coûte 137 $, à payer cash, billets neufs de préférence. Il faut y ajouter le prix de nos visas, 55 $ chacun, et 10 $ de frais de procédure. Bref, ce n’est pas gratuit.

Les agents sont serviables, l’un d’eux prend même la peine de m’apporter une chaise lorsqu’il me voit assise par terre. En effet, les démarches administratives liées à l’importation du véhicule doivent être accomplies par le driver seul, pendant que le passenger, inutile, est condamné à se tourner les pouces à la sortie.

Les douaniers sentent sans aucun doute venir l’heure du repas, car ils accélèrent le tempo. Ils estiment de toute évidence que la fouille n’est pas nécessaire ; c’est tout juste s’ils daignent ouvrir la porte coulissante. Rapides et efficaces, on est congédiés d’un nonchalant signe de la main : la traversée commence maintenant. Plus qu’à espérer ne pas tomber en panne au milieu du Turkménistan …

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Tout ira bien, pour Stan et pour nous. Pas de pépin mécanique, pas d’autre frayeur que quelques chameaux surgit de l’obscurité et pris dans le faisceau de nos phares. Au bout des 500 kilomètres de désert, il y a Ashgabat, la capitale, la route s’améliorant et s’élargissant au fur et à mesure qu’on s’en approche. 

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On était curieux de découvrir Ashgabat, on n’est pas déçus. La ville resplendit, on est éblouis par la blancheur du marbre, omniprésent, et l’éclat de l’or. Il est étrange de rouler sur des boulevards fraîchement refaits et complètement déserts, au volant d’un vieux tacot qui plus est. Cette ville semble avoir été conçue comme une vitrine, destinée à montrer au monde la grandeur du Turkménistan. Enfin, au monde, plutôt aux rares touristes qui visitent le pays.

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Ce constat est confirmé lorsqu’on se balade à pieds dans le centre : on ne croise pas âme qui vive, à part les policiers et les militaires postés à tous les coins de rue et devant les bâtiments officiels, et le personnel de maintenance. Ces messieurs entretiennent les centaines de fontaines éparpillées aux quatre coins de la ville (davantage qu’à Las Vegas, paraît-il), tandis que les dames balaient quelque crasse imaginaire défigurant les rues et des trottoirs immaculés.

On passe deux nuits à Ashgabat, sur le parking d’un grand hôtel de style soviétique, le temps de prendre la température. On profite peu de la piscine, envahie de hordes de touristes russes, et dont la propreté laisse à désirer. On se réveille pour la première fois depuis longtemps sous un ciel couvert, on avait oublié à quoi ressemblait les nuages.

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Le 13 août, en avance de 24 heures sur le timing, on se dirige vers la frontière. Pour faire court, on prend plus de temps pour sortir du pays que pour y rentrer … Il faut croire qu’ils étaient mal disposés. On en sort tout de même, prêts à tourner définitivement la page de l’Asie centrale et à écrire un nouveau chapitre.

L’Iran, une toute autre aventure …

On dit adieu au plov, au shashlik et autres spécialités culinaires de l’Asie centrale, à l’architecture soviétique et à cette atmosphère post-URSS qui continue d’unifier les -STAN, on remise nos quelques mots de russe, si durement acquis ; le chapitre est clos. 

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6/ Tadjikistan, sur le toit de l’Asie centrale et au carrefour des cultures

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Forts de notre première expérience, l’ascension du Kyzyl-Art est moins laborieuse, presque trop facile. On se lève à l’aube, encore, et réveillons les gardes-frontières kirghizes, encore. On quitte le pays en trois minutes, avec la bénédiction de ceux qui sont devenus nos amis de circonstance. On est au col plus tôt que prévu, 11h04 exactement. Or, il nous faut patienter jusqu’à minuit pour passer la frontière tadjike, notre visa n’étant valable qu’à compter du 10 juillet. Il reste treize heures à attendre, dans ce no-man’s-land désert et inhospitalier.

Chaque heure qui passe nous rapproche du Tadjikistan, mais les minutes sont longues. Il ne fait pas bon être inactif à 4.300 mètres d’altitude. On s’occupe comme on peut, tous deux hyperconscients de nos battements de cœur et de chaque respiration. N’y tenant plus, on se présente au poste à 21 heures, espérant se débarrasser des formalités le plus tôt possible, de manière à rentrer sur le territoire tadjik à minuit pile.

Les militaires se formalisent visiblement peu de l’heure ou de la date. Ils nous invitent dans leur bungalow surchauffé et nous offrent le thé et le pain, pendant que l’officier recopie consciencieusement nos identités dans un épais registre sans âge. On réceptionne finalement nos passeports, erronément tamponnés à la date du 10 juillet. Direction l’étape suivante : la douane.

On galère pour trouver le bon cabanon, il fait nuit noire et rien n’est indiqué. Cette frontière est surréaliste, perchée si haut, au milieu de rien. Les gardes-frontières y passent deux semaines avant d’être relevés et de redescendre dans une ville de la vallée, à une journée de route. Il n’y a ni téléphone, ni réseau, ni internet ; quelques panneaux solaires produisent l’électricité dont ils ont besoin. Ils vivent et travaillent nuit et jour dans les mêmes pièces étouffantes au décor minimaliste, autour d’un poêle où brûle probablement tout sauf du bois.

À la douane, on nous offre à nouveau thé et nourriture à profusion. On a même droit à du ragoût de Marco Polo, une espèce protégée de mouflon local, fraîchement braconné. On est reçus comme des rois, assis sur leurs lits. On fait des heureux en distribuant une bouteille de vodka, achetée à dessein, ainsi qu’une bière oubliée au fond du frigo. Tout accueillants et amicaux qu’ils soient, il n’en demeure pas moins que les rumeurs de corruption et de pots-de-vin s’avèrent véridiques. Malgré cela, il faut reconnaître à ces militaires tadjiks un peu frustes une gentillesse et un sens de l’accueil inégalés. Ils nous empêchent d’ailleurs de reprendre la route à minuit, en pleine tempête de neige, et nous proposent de dormir sur place. On se retrouve ainsi à bivouaquer au poste frontière même, pour la seconde fois en deux semaines.

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Trêve de paperasserie. On est sur le point de se mesurer à la Pamir Highway, l’une des routes les plus hautes du monde, dont la majeure partie est faite de poussière et de gravats, entrecoupée de tronçons macadamés en mauvais état, souvent plus piste que route. On parcourt ces kilomètres mémorables à une vitesse indécente, mais qu’importe. Les paysages lunaires de la frontière, non loin de la Chine, laissent place aux hauts plateaux arides, tantôt pierreux, tantôt sablonneux. La route serpente au creux des vallées, suivant le cours des torrents d’eau claire. On est écrasés par les sommets déchiquetés aux pentes raides, partout autour de nous. Bien que montagneux, le Pamir ne pourrait être plus différent du Kirghizistan.

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La province autonome du Gorno-Badakhshan, dite GBAO, couvre près de la moitié du territoire du pays, mais seuls 3 % de la population tadjike y vivent, regroupés dans des villes et des villages isolés les uns des autres et du reste du monde. Avec leurs maisonnettes en torchis peintes en blanc, aux toits plats et aux volets d’un bleu intense, on pourrait presque se croire sur une île grecque. Le soin mis dans chaque construction, du porche à la simple clôture en bois, le souci du détail, l’absence quasi totale de déchets, les espaces aménagés pour la vie en communauté, l’esthétisme et l’harmonie avec leur environnement : tout cela ne ressemble en rien à ce qu’on a pu observer jusque là, et révèle une profonde différence de culture. Sans parler de l’accueil et de la générosité, qui semblent être comme une évidence, inhérents à leur manière de vivre. Impossible de s’arrêter dans un village ou de demander un renseignement quelconque sans être invités à prendre le thé (comprenez le thé, les fruits, le pain, les biscuits, les sucreries, les fruits secs, les inévitables rondelles de saucisses Zwan et de tomates, …), ou se voir offrir l’hospitalité. Même en russe ou dans leur anglais approximatif, on comprend : « very bad sleep in car ! ».

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On en peut plus des hello et des bye-bye (utilisés de manière interchangeable…), à longueur de journée, on a presque mal au bras à force d’agiter la main comme des célébrités sur le tapis rouge. Les enfants courent après le van, grimpent parfois dessus -il faut dire comme on est rapides…-, nous tapent dans la main et nous apostrophent, se servant fièrement des seuls mots d’anglais qu’ils connaissent : « what is your name ? ».

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Aussi sûrement que la culture tadjike diffère des cultures kirghize et kazakhe, personne n’aurait l’idée de prendre un Tadjik pour l’un ou l’autre. Probable héritage de la domination perse dans cette région, au même titre que l’esthétisme et le sens de l’accueil, les physionomies turco-mongoles ont presque disparu. Les visages sont fins et mats, les yeux plus grands et sombres, les silhouettes plutôt élancées. Les jeunes femmes sont élégantes, les enfants adorables. Comme un petit rappel d’histoire, il n’est toutefois pas rare de croiser un regard bleu vif, ou d’apercevoir un reflet blond ou roux.

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Kilomètre après kilomètre, on déroule et on découvre : Karakul et son lac d’un bleu incroyable, l’occasion d’une visite guidée de Stan à un convoi de touristes japonais enthousiastes ; Ak-Baïtal Pass, un col à 4.655 mètres d’altitude (franchi sans s’alléger ni pousser, facile) ; Murghab et ses stations-essence old fashioned (on se bénit d’avoir filtré le diesel local vu les surprises qu’il contient).

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On finit par arriver au croisement fatidique : poursuit-on la Pamir Highway, plus courte et plus sûre, ou nous lançons-nous dans la Wakhan Valley, défi d’un tout autre niveau pour Stan, dont la réputation n’est plus à faire ? Le facteur temps nous inquiète, puisque nous sommes rentrés au Tadjikistan dix jours plus tard que prévu, et que nous devons retrouver les parents d’Antoine le 20 juillet, dans les montagnes au nord de Douchanbé. On oscille entre risque et sécurité, aléas et certitudes, désirs et responsabilités, avant de se jeter à l’eau : téméraires, on affrontera les routes de la Wakhan Valley. On en a trop rêvé pour s’en détourner, si proches du but.

On s’engage donc sur cette route de légende, chargée d’histoire, majoritairement empruntée par des 4×4, des motards et … de courageux cyclistes. Peu de vans aménagés s’y risquent, on n’en croise aucun, surtout pas de vieux tacots dans notre genre.

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On longe la frontière afghane, matérialisée par la rivière Panj, sur plus de 300 kilomètres de piste de sable et de pierres. On oscille entre 10 et 15 km/h de moyenne ; passer la deuxième est une victoire en soi. Suivant la largeur du cours d’eau, on est parfois à quelques mètres à peine de l’Afghanistan, on distingue clairement ses villages et ses habitants, tantôt à pieds, tantôt à dos de mules. Cette proximité avec un pays en guerre dégage une atmosphère particulière, alors même que rien ne semble distinguer la vie de part et d’autre de la frontière. D’autant que derrière cette fine bande d’Afghanistan s’étend le Cachemire, objet de tensions ravivées entre le Pakistan et l’Inde.

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Chaque village est comme une oasis au creux de cette vallée, formant une tache verte visible de loin, dont les cultures prospères s’épanouissent en terrasses grâce aux bons soins de ses habitants.

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On franchit de nombreux checkpoints, sans difficulté. On s’étonne de la faible présence militaire : on ne croise que peu de patrouille ; il n’y a ni barrière, ni barbelés. ***

La route n’est pas aussi extrême qu’on le redoutait, le pire étant les énormes pierres, mettant toute la mécanique du van à rude épreuve. On manque tout de même de rester coincés lors d’un passage à gué d’une rivière qui dévale en cascades le sommet de la montagne et nous coupe la route. Impossible d’avancer ou de reculer, on est bloqués dans l’eau, dans une zone visiblement propice aux éboulement. En contrebas, la carcasse bleue d’une Lada sur le toit nous incite à déguerpir de là dès que possible. On est sauvés par trois Tadjiks témoins de nos efforts infructueux, qui sortent de l’unique habitation à vingt kilomètres à la ronde. Ils poussent Stan et nous tirent de là à la seule force de leurs bras. On n’y serait jamais arrivés. Ironie du sort, ces messieurs sont responsables de l’entretien de la route …

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Hormis cette mésaventure, la mauvaise réputation de la Wakhan Valley est surfaite, nos deux roues motrices suffisent amplement. Alors qu’on pensait avoir fait le plus difficile, c’est le dernier tronçon de la Pamir Highway, qu’on finit par rejoindre à hauteur de Khorog, qui nous éprouve le plus. On fait deux cents kilomètres en deux jours, à coup de dix heures par jour. Épuisés par le soleil, la poussière et la concentration constante, on assiste à plusieurs éboulements de la falaise abrupte sur la route, juste devant nous. Pas rassurés, on est soulagés de renouer avec le perfect tarmac qui nous attend pour les trois cents derniers kilomètres jusqu’à Douchanbé.

On roule sans encombre jusqu’à la capitale, seulement ralentis par un camion bloqué en ciseau dans une cuvette, et par les arrêts toilettes intempestifs. Le Tadjikistan, c’est en effet l’occasion de faire connaissance avec les problèmes intestinaux, à répétition. Au régime forcé, on se résout à se contenter d’eau, de coca et de pain, évitant au maximum la tambouille locale.

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Dushanbe ressemble à Bishkek ou Almaty, grande ville propre et parfaitement entretenue aux larges avenues, aux parcs proprets et aux bâtiments imposants, même si l’héritage soviétique y est moins palpable. Tout suinte le patriotisme ; le président est partout -sans surprise, le même depuis l’indépendance-, le drapeau tadjik aussi. Comme toujours, et peut-être davantage que d’habitude, on savoure le retour dans une grande ville, synonyme de confort et de standards internationaux. On y reste peu toutefois, le rendez-vous dans les monts Fann approche à grands pas.

Cela fait près de trois semaines que nous sommes en altitude, dans une fraîcheur relative, de sorte qu’on a omis de penser aux conséquences de notre retour sur le plat … A 45 degrés à l’ombre, sur le macadam brûlant, presque fondu sous l’effet de la chaleur, et sans air conditionné, on souffre. Ouvrir les fenêtres ne nous est pas d’un grand secours, l’air brûlant nous donne davantage l’impression d’avoir ouvert la porte d’un four à 180 degrés. C’est le début des grandes chaleurs, auxquelles on va devoir s’habituer vu ce qui nous attend.

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Les joyeuses retrouvailles ont lieu dans le petit village d’Artuch, dans les monts Fann, point de départ d’une randonnée de quatre jours dans ces montagnes verdoyantes, où pullulent lacs et rivières. Au programme : camping (de luxe, puisque nous sommes entourés d’une équipe de muletiers/cuisiniers attachants), ânes menés d’une main de maître par Ibrahim, 9 ans, guide en devenir, et dénivelé positif de mille mètres tous les jours. De retour à Artuch quatre jours plus tard, fatigués mais ravis, on se dit temporairement adieu ; nous redescendons vers la capitale pour récupérer notre visa turkmène (oui, nous l’avons eu !), tandis que les parents d’Antoine passent deux jours supplémentaires dans les montagnes avant de prendre la direction de l’Ouzbékistan, tout proche.

Le rendez-vous est fixé : on se reverra à Samarcande.

On tourne finalement le dos au Tadjikistan, aux paysages montagneux et à la fraîcheur relative, pour rouler plein ouest, vers l’Ouzbékistan, le désert et la canicule. Comme tant d’autres avant nous, on a un coup de cœur indiscutable pour ce pays et pour ses habitants, qu’il est impensable de ne pas aimer. Ils ont tellement à offrir qu’on a le sentiment de n’avoir levé qu’une infime partie du voile.

Ce n’est peut-être qu’un au revoir, qui sait.

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*** Pour l’anecdote : alors qu’on dort paisiblement portes et coffre grand ouverts, espérant créer un courant d’air frais, on est réveillés par de puissants faisceaux lumineux dans les yeux. Les militaires font leur boulot, patrouillant au milieu de la nuit le long de la frontière afghane. Ils ont visiblement pensé qu’un van arrêté au bord de la route était suspect … On ne doit pas avoir l’air de délinquants puisqu’après un échanges au talkie-walkie, la patrouille s’en va et nous laisse nous rendormir.

5/ Montagnes, yourtes et chevaux : le Kirghizistan au delà des clichés

On l’attendait impatiemment, ce pays qui marque l’entame de la partie montagneuse de notre périple. Le passage du Kazakhstan au Kirghizistan bat tous les records de rapidité. On passe d’un à l’autre en moins de quarante minutes, et encore, il a fallu faire la file au contrôle des passeports pendant qu’Antoine patientait tranquillement, déjà au Kirghizistan.

On arrive le jour même à Bishkek, à peine à 15 kilomètres de la frontière. Logiquement, la capitale a des airs d’ex-URSS, mais dans l’ensemble on est agréablement surpris. On nous avait dépeint une ville grise et sans charme, mais on s’y plait bien. Il faut croire qu’on prend goût au style soviétique. On y reste le temps de s’occuper des inévitables formalités : l’assurance pour la voiture, où l’on passe même un bon moment avec les deux dames, qui parlent anglais et ont le sens de l’humour (Antoine : « third-liability quoi ? Non, non, nous on veut une assurance pour la voiture ! ». Fou rire.), et le visa pour le Turkménistan.

On a obtenu le visa iranien à Almaty, on peut donc désormais introduire notre demande pour transiter de l’Ouzbékistan vers l’Iran via le Turkménistan. Si tout se passe bien, on devrait se voir octroyer cinq jours pour traverser le pays du 10 au 15 août, entre deux postes frontières bien définis. Si tout se passe bien toutefois, car le Turkménistan est l’un des états les plus fermés au monde ; environ la moitié des aspirants au visa de transit perdent à la loterie, et se voient refuser l’entrée au territoire. Il semble ne pas y avoir d’autre règle que le bon vouloir du ministère des affaires étrangères, si ce n’est que les couples et les familles ont l’air d’être en meilleure posture que les voyageurs solitaires. On dépose donc notre dossier à l’ambassade turkmène à Bishkek, bétonné par une lettre légèrement frotte-manche, en espérant que le consul soit bien disposé à notre égard. Les corvées administratives derrière nous, on peut se tourner vers les nombreux attraits du Kirghizistan.

Le deuxième épisode kirghize, appelons-le le Nord montagneux, s’ouvre avec le lac Issyk Koul, à l’est de Bishkek. Une route longe les rives de cet immense lac sur tout son pourtour. On entame la boucle par le nord, la rive la plus peuplée et la plus construite, la moins charmante, pour rallier Karakol, une petite ville située à l’extrême est du lac. Les spots de rêve pour bivouaquer ne manquent pas, tout n’est que verdure et rivières.

Alors qu’on est paisiblement installés à côté de l’un de ces cours d’eau, dissimulés derrière un cimetière musulman, et qu’on se dit qu’il ne nous ferait pas de mal de nous débarbouiller, un vieux camion soviétique débarque au détour d’un bosquet d’arbres, et se met à rouler dans la rivière pour nous éviter. On s’apprête à se faire enguirlander parce qu’on est dans le passage. Au lieu de ça, des visages souriants apparaissent un par un par dessus la benne du camion. Il s’agit visiblement d’une famille kirghize au complet, accompagnée d’une jeune femme et de ses deux enfants, syriens. Le père de famille kirghize tente de nous expliquer qu’ils sont d’origine kurde. Ils sont beaux, tous les trois, avec des yeux clairs incroyables. On se demande s’ils ne sont pas Yézidis, mais on n’ose pas demander. Véritable coup de cœur pour cette première rencontre, joyeuse et spontanée. Et au temps pour la toilette, c’est toujours dans ces moments-là, en général …

Karakol est étonnamment peu touristique, malgré le fait qu’elle serve de point de départ à la plupart des randonnées équestres et pédestres de la région. Après enquête (N.B. : on en apprend davantage de la tenancière d’un café –le Fat Cat, je ne crois pas aux coïncidences–, que de la jeune fille placée à ‘l’office du tourisme’), on opte pour une randonnée de trois jours dans les montagnes du Terskey Alatau pour atteindre le lac Ala-Koul, à 3.560 mètres d’altitude. On nous le déconseille à demi-mots, en raison de la couche de neige importante qui couvre toujours la face nord du col, à près de 4.000 mètres. On décide de prendre le risque, mais de s’équiper en conséquence. On loue donc matelas, sac de couchage ultra chauds, et des guêtres pour marcher dans la neige. En cadeau, le trait d’humour du guide de montagnes qui nous loue le matériel : « it’s a veeeery long winter this year, like in GoT »– rires – (désolée pour les noobs de Game of Thrones). Munis de notre tente et de nos bottines, on est parés. Pour résumer, le premier jour est une promenade de santé, le deuxième un vrai défi physique, et le dernier jour un étirement pour se remettre du deuxième. Les photos parlent probablement davantage que les mots.

Après Karakol, on poursuit notre bout de chemin autour d’Issyk Koul, littéralement le lac chaud, ainsi nommé en raison de sa composition légèrement salée qui fait qu’il ne gèle jamais, alors qu’il est niché au beau milieu de sommets éternellement enneigés. Enfin, pour la chaleur, on repassera !

Pour l’anecdote, on tombe sur un couple de Lettons qui nous avaient dépassé à toute allure à bord de leur van Mercedes dans le parc national d’Altyn Emel, au … Kazakhstan. Le monde des voyageurs est petit, on commence à s’en rendre compte.

On poursuit la série des « koul » (lac, pour ceux à qui cela aurait échappé) avec Son Koul, un lac de montagnes à 3.000 mètres d’altitude. Première frayeur mécanique sur la route : le moteur surchauffe, même en descente. Après examen, rien de plus normal, puisqu’on roulait presque sans eau dans le système de refroidissement … On n’est pas passés loin de la catastrophe, mais tout rentre dans l’ordre.

On augmente doucement le niveau de difficulté pour notre bon vieux Stan, avec un passage de col à 3.446 mètres pour atteindre Son Koul. Il grimpe, il grimpe, et … passe comme une fleur. Décidément, il continue de nous surprendre.

Et on n’en a pas encore fini avec les surprises. Qui voit-on débarquer soudainement, au milieu d’un troupeau de moutons ? Boris, tout souriant sur son vélo : « je me disais bien que j’avais reconnu votre van bleu de loin ! ». Par un heureux coup du sort, on retrouve donc nos copains cyclistes de Toulouse pour une réunion inattendue au bord du lac Son Koul.

L’endroit est magique, mais on est un peu désemparés par l’attitude des Kirghizes qui vivent là, sous leur yourte, trois mois par an : l’attraction touristique du lieu a visiblement eu raison du naturel de leur accueil. On se sent un peu comme des machines à sous. Un gamin fait même mine de nous jeter des pierres parce qu’on a rien à lui donner.

Heureusement, cet épisode un rien déprimant est gommé par une chouette rencontre, tout en authenticité. Au programme : plov, chaton, cheval et rugby. Ah, on ne la transporte pas pour rien finalement, cette balle ! C’est donc sur une impression favorable qu’on quitte Son Koul, malgré le plov, trop gras, qui décidément ne passe pas.

Notre descente du lac est freinée par une tempête de neige, et une invasion de troupeaux que les bergers font monter pour les faire paître autour du lac. Les moutons sont partout : devant, derrière, à droite, à gauche, et même sous la voiture. Un Kirghize s’affaire à dégager la route à coup de tapis et de balais, l’air complètement dépassé par la situation. Bref, on découvre les embouteillages kirghizes. 

Perdus sur une piste, entre Son Koul et Toktogul, littéralement au milieu du Kirghizistan, on a pour la première fois le mal du pays. Les copains, la famille, les premiers barbecues de l’été, les anniversaires, les mariages, on suit tout cela de loin, avec un petit pincement au cœur. Heureusement, on est deux.

On se dirige petit à petit vers la troisième partie de notre périple au Kirghizistan : Osh et le sud du pays, moins touristique, plus musulman, moins montagneux donc plus chaud.

Les routes seules valent le voyage : on passe des paysages arides et des canyons ocres aux grandes étendues vertes, on franchit des cols vertigineux et repiquons aussi vite vers d’autres vallées, d’autres rivières, d’autres lacs.

On est à deux doigts de perdre patience au péage sur la route Bishkek-Osh, lorsqu’il est évident que l’agent essaie de nous rouler dans la farine et nous rend … des roubles russes.

Dès qu’on quitte la montagne, la chaleur est écrasante. On sent les 35 degrés peser comme une chape de plomb, mettant nos nerfs à rude épreuve, au même titre que les nids de poule et les ornières. On est collés au siège, il n’y a pas la moindre brise pour nous rafraîchir.

C’est dans ces circonstances qu’on rencontre notre premier T3 voyageur, et par la même occasion, les premiers Belges depuis qu’on est partis. Ils voyagent à bord du T3 Westfalia d’origine, celui dont on rêvait il y a un an de cela … Parler néerlandais au beau milieu de l’Asie centrale, qui l’eut cru !

Le sud du Kirghizistan, c’est un peu la cerise sur le gâteau, le coup de cœur qu’on n’attendait pas. L’Ouzbékistan n’est qu’à un jet de pierres, on longe la frontière, quelques barbelés peu dissuasifs, sur des dizaines de kilomètres. On a un avant-goût de ce qui nous attend en Ouzbékistan : la chaleur, la poussière, mais aussi les fruits, partout, et les visages. C’en est fini des yeux bridés ; les gens sont davantage typés comme des Turcs, moins asiatiques, plus basanés. Les femmes sont aussi plus couvertes, plus proches de ce qu’on imagine du Moyen Orient.

On fait un crochet par Arslanbob, un petit village perché dans les montagnes, connu pour son huile de noix. La route est éprouvante, mais on est contents d’avoir fait le détour. La culture musulmane y est beaucoup plus tangible, la gentillesse et le sens de l’accueil désintéressés des habitants sont touchants. Un villageois nous indique un endroit sûr où passer la nuit, qui n’est autre que le parking de la mosquée … « If you have a problem, you call me. Everybody knows me here ». On quitte ce petit village dans le capharnaüm de son bazar ; on adore.

On arrive à Osh avec une liste de choses à faire, et en première ligne trouver un garagiste pour prendre soin de Stan. Il s’agit de s’assurer que tout est toujours bien en place, prêt à affronter la route du Pamir et le Tadjikistan. On fait bien. Après 5 minutes sous le van, Vladimir détecte un souci dans la direction … qu’il va entièrement refaire au bout du compte.

S’il y a peu voire pas du tout de « choses à voir » à Osh, on apprécie de déambuler dans ses rues. On profite du Brio, un café de type occidental où cafés et pâtisseries sont excellents.

L’ambiance est détendue et, si la ville ne grouille pas de touristes, c’est tout de même l’occasion de recroiser quelques connaissances et d’en faire de nouvelles : nos copains Lettons, Boris et Marion, Joost et Marijke des Pays-Bas. On profite aussi du confort d’une grande ville, en sachant ce qui nous attend.

On quitte donc Osh, bardés de provisions, direction le sud est de Kirghizistan et la frontière tadjike. 

On appréhende cette frontière. Pas tellement d’un point de vue administratif, mais plutôt pour ses conditions matérielles. On vous explique. Entre les postes-frontières kirghize et tadjik, il y a vingt kilomètres de no-man’s-land. Mais surtout, il y a le KyzylArt Pass, un col à 4.282 mètres d’altitude, et pas de route, seulement de la piste boueuse.

On se lève aux aurores, en espérant que le sol soit encore gelé, pour éviter de s’embourber. On réveille le pauvre gars des douanes, mais les gardes-frontières kirghizes ont le sens de l’humour, même à l’aube, et on est vite dehors : c’est parti pour 20 kilomètres d’ascension dans la boue. On s’en sort bien au début, lentement mais sûrement, on grimpe. C’est dans les derniers lacets que ça coince. À 4.000 mètres, notre pauvre moteur 1.6D n’a plus aucune puissance, et il finit par caler dans une épingle à cheveux. On y met du nôtre, on se donne physiquement, on donne de la voix : come on Stan, on y est presque ! On s’allège de 10 litres d’eau et de 20 litres de diesel, et … d’Antoine. Je prends le volant pendant qu’il pousse au démarrage, pour donner le coup de pouce nécessaire à Stan pour s’élancer. Surtout, ne pas s’arrêter, ne pas s’arrêter. Je redescends de temps en temps pour aider Antoine à monter l’eau et le diesel. On crache des nuages de fumée noire, on est essoufflés et boueux, mais on y est arrivé ! On aura mis près de quatre heures à franchir ce col.

Le poste-frontière tadjik est juste après le col. Fiers de nous, on présente passeports et e-visas au militaire de service. Il commence à recopier consciencieusement nos identités dans son gros cahier, mais là … « Problem, big problem » dit-il, en nous montrant la date de validité du visa : nous sommes dix jours trop tôt … On essaie de négocier, mais rien n’y fait. Le pauvre bougre a l’air navré pour nous mais il nous fait signe de repartir vers le Kirghizistan. Furieux contre nous-mêmes, on n’a d’autre choix que de redescendre ce qu’on a si durement monté, déterminés à appeler l’ambassade pour modifier les dates de notre visa dès qu’on captera du réseau.

C’est sans compter les aléas de la bureaucratie locale. Impossible de rentrer au Kirghizistan, le système informatique de la douane est hors service, il faut attendre. On se retrouve donc coincés au poste-frontière kirghize. Heureusement, les militaires sont sympas. Surpris de nous revoir si vite et désolés pour nous, ils nous prêtent leurs téléphones qui semblent mieux capter que les nôtres. C’est aussi l’occasion de se faire de nouveaux copains, puisque nous ne sommes pas les seuls dans ce bourbier : un couple de Roumains en van avec leurs deux petites filles, deux Londoniens en voiture, et une famille allemande à bord d’un vieux camion 4×4 aménagé (Magirus-Deutz pour les connaisseurs). On passera 24 heures au poste-frontière, le temps qu’ils réparent le système, dans une joyeuse ambiance de colonie de vacances.

Entre temps, on apprend qu’il est impossible de changer les dates de notre visa tadjik. Il faut faire une demande en annulation et ensuite introduire une nouvelle demande, au prix plein bien entendu. Étant donné qu’il faut compter six jours au minimum pour obtenir l’annulation, on laisse rapidement tomber et on se fait à l’idée : il va falloir passer neuf jours ici.

La pilule avalée, on relativise. Il y a pire, comme décor. On passe quelques jours dans les villages environnants, et quelques jours au camp de base du pic Lénine. On randonne à droite à gauche, on découvre les refuges de montagnes à la mode soviétique. Cette prolongation forcée nous donne aussi l’occasion de tester la médecine locale : consultation gratuite, médicaments pour moins d’un euro, et antibiotiques sans prescription … Le tout sans parler un mot d’anglais, mais toujours avec le sourire.

De Bishkek à Issyk-Koul, d’Arslanbob à Osh, on est conquis par ce pays, et en particulier par les endroits les plus reculés, les moins connus, les moins « Lonely Planet », ses petits villages sans nom et ses recoins perdus. On quitte le Kirghizistan, pour de bon cette fois. Puisse le sort nous être favorable !

4/ Kazakhstan, premiers pas en Asie centrale

Après cet inopiné retour sur nos pas (pour plus de détails, voyez l’épisode précédent), on se présente à la frontière russo-kazakhe dans l’après-midi du 25 mai. On s’octroie même le luxe d’être légèrement en avance sur le timing. On a opté pour le poste frontière supposé être le plus fréquenté, au nord de la ville de Semeï, Kazakhstan.

On s’attend à un embouteillage en règle, au lieu de quoi on manque de passer à côté du poste frontière, quasiment désert. Trois voitures tout au plus patientent devant la barrière fermée. On se met donc dans la file et on s’installe confortablement pour les minutes -les heures ?- à venir. Dix minutes passent, puis une demi-heure, trois quarts d’heure … Toujours rien qui bouge, pas le moindre mouvement au-delà de la barrière.

Enfin, après une heure passée dans l’immobilisme le plus complet, la barrière se lève. C’est parti ! On démarre et on suit la file de voitures, avant de réaliser qu’Antoine a malencontreusement laissé ses baskets à l’extérieur, devant la porte coulissante … Je vole à la rescousse des chaussures, avant de rentrer dans la zone frontière et de ne plus pouvoir en sortir, pendant qu’Antoine traîne un peu au volant, s’attirant les foudres des voitures qui nous suivent. Je manque de trébucher sur mes lacets, sous les regards éberlués des locaux. Ça en valait la peine tout de même, c’était ça ou passer les cinq prochains mois en tongs.

Mis à part l’incident des chaussures, le passage de frontière se déroule assez facilement. Côté russe, cela va très vite, le douanier fouille à peine notre véhicule. Il se fait un point d’honneur à escalader le van, comme Antoine, pour jeter un coup d’œil aux malles sur la galerie de toit, alors qu’on propose de lui descendre l’échelle. Résultat, son bel uniforme bleu marine est maculé de poussière, mais il a l’air satisfait d’avoir cassé la monotonie de son travail. L’un dans l’autre, on sort rapidement de Russie, et pour de bon cette fois.

Côté kazakh, c’est un peu moins clair, mais on finit par suivre les habitués étape par étape, on s’en sort. On sent tout de suite la différence d’état d’esprit par rapport à la Russie : la fouille est vague, le personnel, peu nombreux, est souriant et détendu. Au-dessus de la zone de contrôle douanier, un panneau souhaite même bonne chance aux automobilistes. Pour la première fois, on perçoit la valeur du passeport européen : véritable sésame, toutes les portes s’ouvrent avec une facilité déconcertante. Et nous voilà entrés au Kazakhstan !

On prend la direction du sud pour rallier Almaty et la région de l’est. Il faut compter pas moins de 1.200 kilomètres pour traverser du nord au sud ce pays dont la superficie est cinq fois supérieure à la France (non non, on n’est pas devenus français rassurez-vous, question de facilité de représentation, voilà tout).

Si les premiers kilomètres sont vite avalés grâce au « perfect tarmac » autour de la ville de Semeï, on déchante rapidement. Ce sont probablement les pires 800 kilomètres que l’on ait parcourus depuis le départ. On se voit à peine avancer. Le soleil écrasant nous accable, les nuages de poussière nous irritent et nous assèchent les yeux, le nez, la bouche. Le temps finit par tourner à l’orage, on progresse désormais sous un crachin humide qui pénètre nos couches successives.

On se demande ce qui peut faire de tels dégâts sur la route. On évoque une météorite (si, c’est à ce point), ou, de manière plus réaliste, les centaines de camions surchargés qui sillonnent le réseau routier kazakh. 

Plus on descend vers le sud, plus le paysage se fait montagneux. La route longe le tracé de la frontière avec la Chine et traverse alternativement plaines verdoyantes et étendues désertiques, sur fond de sommets enneigés. La région est de toute évidence peu peuplée. Entre Semeï et Almaty, on traverse tout juste quelques hameaux dont les maisonnettes, les mosquées et les églises sont disposées de part et d’autre de la route.

On a parfois du mal à trouver des endroits accueillants où s’arrêter et passer la nuit. La route semble se poursuivre à l’infini, toujours dans la même direction, comme tracée à la latte. Un soir, on roule ce qui nous paraît être une éternité sans repérer un seul endroit un tant soit peu hospitalier. On tente de s’installer le long de la route, dans l’un de ces villages minuscules, mais la présence d’une bande de jeunes venus picoler devant l’épicerie du coin me met mal à l’aise. Quand ils déplacent leur voiture pour la garer devant le nez du van, nous bloquant ainsi l’accès à la route, je fais du forcing auprès d’Antoine pour qu’on lève le camp sans plus tarder. 

Sur le point de s’écrouler, on reprend malgré tout la route. On lutte comme on peut contre la fatigue qui baissent nos paupières, musique et fenêtres grande ouvertes, espérant que l’air froid de la nuit nous garde éveillés. Mais cette étape nocturne, contrainte et forcée, nous offre l’occasion de contempler l’un des plus beaux ciels que l’on ait jamais vus.

On est seuls au milieu du Kazakhstan, on ne croise plus de voiture, il n’y a pas d’autre source de lumière que celle provenant de nos phares. Une fois éteints,  on se retrouve dans le noir complet. Au dessus de nos têtes, des millions d’étoiles scintillent, baignant la plaine d’une lueur fantomatique ; c’est surréaliste. 

Stan sort finalement vainqueur de l’affrontement contre les ornières et les nids de poule. A l’approche d’Almaty, deux bonnes nouvelles nous attendent. D’abord, la mauvaise route cède sa place à un véritable billard au marquage flambant neuf, un bonheur. Mais surtout, le panorama incroyable qu’on aperçoit lorsqu’on déboule d’entre deux collines et qu’on plonge sur Almaty n’a pas de prix.

La ville s’étend aux pieds de la chaîne de montagnes du Tian Shan, frontière naturelle avec le Kirghizistan, dont certains sommets culminent à plus de 4.500 mètres d’altitude. 

Avant de pénétrer le smog qui entoure Almaty, on profite des rives de l’immense réservoir d’eau douce de Kapchagay. Le ciel et le lac se confondent à l’horizon, là où naissent les montagnes ; l’endroit rêvé pour l’apéro !

Sauf que, lorsqu’on veut repartir, surprise, on est ensablés, impossible d’avancer ou de reculer. Par chance, deux Kazakhs reviennent de leur journée de pêche et accostent juste à côté de nous. Avec deux paires de bras supplémentaires pour pousser, on est de retour sur la route en deux temps trois mouvements, prêts à mettre le cap sur Almaty.

Dès les premières minutes, on sent qu’on va apprécier cette ville. Bien qu’il y ait peu de choses à voir en tant que telles, ou de sites à visiter, l’atmosphère trépidante qu’Almaty dégage est irrésistible. Les montagnes enneigées qu’on aperçoit au détour d’un coin de rue, entre deux immeubles, les dizaines de restaurants, les terrasses bondées, toutes plus attirantes les unes que les autres ; bref, c’est une ville où il fait bon vivre.

On marche des kilomètres et des kilomètres, déambulant à droite à gauche sur les grandes avenues parfaitement entretenues. Comme il n’y a pas de centre ville, typique des villes européennes, les divers points d’intérêt sont répartis aux quatre coins d’Almaty, au petit bonheur la chance. On est ravis de se dégourdir les jambes. On se récompense par une tournée d’IPA dans un pub, on déguste un resto italien, mais surtout, on découvre par hasard, par l’odeur alléchés, ce qu’on a élu comme le meilleur restaurant de shashliks** jusqu’à présent. Suprêmes gages de qualité : il n’y a pas un seul touriste à la ronde, mais l’endroit est bondé de locaux, et le menu n’existe qu’en russe.

Almaty et le Kazakhstan en général marquent le début d’une série quasiment ininterrompue de rencontres avec d’autres voyageurs. Jusque là, on vivait pour ainsi dire dans notre petite bulle, les seules personnes avec qui l’on faisait connaissance étant des locaux. Almaty change la donne. On a fait le compte : il s’écoule plus d’une semaine sans qu’on passe une journée ou une soirée seuls. 

On tombe sur Nico et Lena en repérant la plaque suisse de leur camping car sur la route du Big Almaty Lake, situé dans les montagnes au sud d’Almaty. C’est le premier test de grimpette en altitude pour Stan. Il nous emmène bravement jusqu’à 3.000 mètres avant de nous lâcher dans un panache de fumée noire, faute d’élan dans une épingle à cheveux particulièrement raide. Test concluant, même si on termine la côte à pieds.

On croise les deux Suisses dans la descente. Ils ont fait la route depuis l’Europe à bord d’un vieux Fiat qu’ils ont fait passer partout. Ils nous donnent l’eau à la bouche et surtout nous rassurent pour la suite ; s’ils ont pu passer avec leur van surchargé, on passera aussi. 

Ça colle vraiment bien à nous quatre, c’est donc un peu cafardeux qu’on les quitte deux jours plus tard. Ils sont arrivés au terme de leur voyage et prennent l’avion pour la Suisse.

Désireux de chasser le coup de cafard passager de ces premiers adieux, on quitte Almaty pour aller découvrir les environs : le Charyn canyon et les lacs Kolsai. Lors d’un arrêt sur la route, on rencontre Boris et Marion. Ils ont travaillé un temps en Chine et rentrent à Toulouse … à vélo ! Une autre chouette rencontre, une autre chouette soirée, on les quitte des projets plein la tête et en espérant, qui sait, se recroiser plus loin. 

On est à peine arrivés au canyon que, à nouveau, les rencontres se multiplient : Teddy et Agathe, leur Mercedes 410 et leur chien Boogie, avec qui l’on poussera jusqu’aux lacs (« quoi, vous ne connaissez pas iOverlander ?! »), un Québécois et une Française en lune de miel à vélo, des Hollandais, d’autres Français, … 

Autre caractéristique marquante de notre passage au Kazakhstan : la météo, tout à fait imprévisible. On passe d’un soleil éclatant et des lourdes chaleurs à de la grêle en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. On essuie notre premier violent orage dans le canyon, alors qu’on quitte le sentier principal pour escalader quelques uns de ces incroyables éperons rocheux. Mauvaise idée. Il se met à pleuvoir des cordes, on est évidemment partis sans veste, et pas le moindre abri aux alentours. Des torrents d’eau et de boue commencent à dévaler d’un peu partout. On se plaque contre les parois dans une tentative désespérée de s’abriter, mais lorsqu’on entend les premiers éboulis de pierres, on court aussi vite qu’on peut pour sortir de là, tantôt slalomant, tantôt sautant pour éviter les coulées de boue. L’air d’avoir plongé tout habillés dans une piscine, on rejoint le sentier principal, complètement sous eau. 

De retour à Almaty, on se fait à nouveau rincer alors qu’on part à la recherche d’un énième hypothétique magasin de sport (devinez pour qui ?). On assiste à des scènes dignes de la mousson : les caniveaux débordent, l’eau dévale les avenues, les passants ont l’air à demi-noyés. Certains n’essaient même pas de s’abriter, ils poursuivent indifféremment leur chemin, insensibles aux trombes d’eau qui tombent du ciel. 

On consacre nos derniers jours au Kazakhstan à la visite du parc national d’Altyn Emel, au nord est d’Almaty. La route est magnifique. On sillonne des collines verdoyantes et visiblement arrosées, dont les sommets sont perdus dans les nuages. Au delà s’étend le parc, immense plaine semi-désertique. Le contraste est saisissant ; on a rarement vu un témoignage aussi éloquent de l’impact du relief sur la végétation. 

Il est désormais temps de faire nos adieux au Kazakhstan, à Almaty, et aux posters géants de Nazarbayev, président à la retraite et néanmoins omnipotent.

On quitte le pays le cœur léger, plein de bons souvenirs, mais heureux de reprendre la route et de céder doucement à l’appel de la montagne. 

En route vers le Kirghizistan !

** Shashlik : brochette d’origine géorgienne qu’on trouve dans tous les pays de l’ex-URSS, sorte d’équivalent du barbecue, mode de cuisson de la viande mais aussi des légumes.

3/ Sur les routes enneigées de Mongolie

La Mongolie, c’est un peu notre terre promise à nous, un doux rêve un peu fou, qu’on touchait du bout des doigts mais qu’on n’était pas certains de réaliser.

Et pourtant, après plus d’un mois à poursuivre le soleil levant, c’est la fin du périple russe. Notre entrée en territoire mongol marque l’entame d’un nouveau chapitre : c’en est désormais fini de l’est, on redescend vers le sud avant d’initier notre lente progression vers l’ouest.

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Le passage de la frontière constitue presque une formalité, même si le sérieux reste de rigueur côté russe. De l’autre côté du no-man’s-land, la désorganisation prime. On ne comprend pas très bien où nous devons aller, à qui nous devons rendre quel papier, bref c’est le chaos, mais tout cela dans une ambiance détendue. Notre véhicule est à peine fouillé, l’officier de la douane a surtout l’air impressionnée par l’aménagement intérieur, elle n’arrête pas de sourire. On entre donc en Mongolie en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. En tout et pour tout, entre le premier contrôle russe et le dernier contrôle mongol, moins de deux heures se seront écoulées, un record.

À la sortie, on souscrit tout de suite la désormais habituelle assurance pour Stan. On se fait harponner par une dame à moitié en uniforme qui brandit une sorte de chéquier avec insistance en débitant un flot de paroles incompréhensibles. On tente de l’ignorer, mais elle semble tenace. Notre courtier local s’improvise interprète et nous résume cet incessant babillage en un seul mot : « tax ». Il semblerait qu’on doive payer une taxe de circulation pour rouler en Mongolie, laquelle s’élève à 10.000 tögrög, soit un peu plus de trois euros. C’est toujours moins absurde que le « nettoyage de pneus obligatoire » que l’on a dû payer au premier contrôle mongol …

En parcourant nos premiers kilomètres en Mongolie, on se rend rapidement compte que les paysages que l’on s’apprête à découvrir sont radicalement différents de ce que l’on a vu jusqu’à présent, malgré le proximité de la Russie. Il n’y a plus d’arbre ou presque, le sol est sablonneux et aride, la végétation se raréfie. Entre les collines s’étendent de vastes plaines balayées par les vents, et pas le moindre signe de vie.

On roule vers le sud et la première ville, Darkhan. Les Lada russes ont cédé la place aux Toyota Prius blanches, elles sont partout. C’est à Darkhan que se trouve l’embranchement entre la route qui descend vers le sud et Oulan-Bator (« UB »), et la route qui part vers l’ouest. On décide de ne pas faire le détour par la capitale et d’emprunter la route du Nord, qui part en droite ligne vers la frontière russe à l’ouest et la région montagneuse de l’Altaï, à cheval sur la Mongolie, le Kazakhstan, la Chine et la Russie.

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Les paysages sont magiques, les routes en bon état, on a l’impression d’être seuls au monde. On croise plus de chevaux sauvages, de yacks, de troupeaux de chèvres, de montons et de vaches que d’êtres humains. Tous ces animaux traversent la route sans se presser, placides, à peine troublés par les coups de klaxon ; la plaine leur appartient.

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Les locaux sont tantôt accueillants et souriants, à l’image du personnel de la frontière, tantôt indifférents voire antipathiques. Ils se dégèlent en général après quelques minutes, mais pas toujours. Personne ne parle anglais, et c’est encore plus compliqué de dialoguer qu’en Russie.

Lors d’un arrêt inopiné dans un « minimarket » sommaire pour se réapprovisionner en conserves de sardines, on rencontre Thibault, un Français originaire de Lille qui voyage seul en Mongolie. On sympathise, il nous explique son projet et nous raconte ses mésaventures avec des nomades qui l’ont hébergé. Son récit confirme ce que l’on avait pu lire, à savoir que l’alcoolisme pose de réels problèmes dans le pays.

Comme on va dans la même direction, on convient de passer les villes d’Erdenet et de Bulgan qui, comme la majorité des villes du pays, ne débordent pas de charme, et de se retrouver au pied du volcan Uran Uul pour bivouaquer.

On fait chauffer de l’eau, ce soir, c’est Aiki pour tout le monde ! On joue aux cartes, encaqués à trois dans le van, on boit les quelques bières qu’on gardait en réserve, Thibault sort la vodka locale qu’il a achetée, au cas où, pour se réchauffer.

Il fait tellement froid qu’on n’a pas le cœur à le laisser dormir dans sa tente, il risquerait de ne pas se réveiller. Nous voilà donc à dormir à trois, avec un quasi inconnu, dans quelques mètres carrés : qui l’eut cru … C’est la beauté du voyage.

Au réveil, surprise, on a presque l’impression d’avoir été téléportés ailleurs : une couche de quinze centimètres de neige a tout recouvert durant la nuit. On laisse tomber nos projets de randonnée sur le volcan pour se focaliser sur une tâche plus essentielle : remonter sur la route. On s’en fait trop finalement, Stan s’en sort bien dans la neige, mieux que la moto mongole de Thibault qui n’a apparemment pas apprécié le gel. Les garçons s’acharnent pendant une bonne demi-heure avant qu’elle ne daigne démarrer.

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On fait nos adieux à Thibault, qui repart vers UB, et nous prenons la direction de Mörön, vers l’ouest. Sur la route, le ciel s’assombrit, il se met à grêler puis à neiger. Nos essuies glaces supportent mal le froid et n’essuient plus rien du tout, ils sont gelés, on n’y voit plus rien. On finit tant bien que mal par arriver à Mörön, décidés à s’octroyer de luxe d’une nuit à l’hôtel pour la deuxième fois depuis notre départ.

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Les villes mongoles ont cette caractéristique commune de n’être ni esthétiques, ni particulièrement accueillantes, de sorte que trouver un hôtel ou un restaurant correct relève du miracle. Heureusement l’hôtel que l’on dégotte est propre et fonctionnel, on savoure la douche chaude. On en profite même pour donner notre linge sale au service de nettoyage, il était temps d’intervenir.

Après l’expérience du petit déjeuner de l’hôtel, on se décide définitivement à éviter les restaurants mongols. Notre première tentative s’était soldée par des dumplings baignant dans du tsai (lait chaud avec un peu de thé), et une soupe de raviolis flottant au milieu des morceaux de graisse de mouton. Ce matin, nous avons eu droit à une tasse de lait chaud, un riz trempé dans du lait chaud, et une tranche de pain blanc sec avec un œuf. Pas terrible. On tente d’aller se réconforter dans les supermarchés qui bordent la rue principale mais on ressort bredouille. On trouve essentiellement trois choses dans les magasins : des bonbons, biscuits, chips et sucreries en veux-tu en voilà, de l’alcool – de la vodka surtout -, et des sodas. Il y a aussi quelques conserves, mais mission impossible de trouver des fruits ou des légumes ayant l’air à peu près mangeables. On se rabat sur les Aikis, encore.

On laisse la charmante Mörön derrière nous pour monter vers le lac Khövsgöl, à une centaine de kilomètres de là. Il s’agit d’un « small Baïkal », formé à la même période et issu du même épisode tectonique. On est forcés de rebrousser chemin environ à mi-parcours, lorsqu’on est pris dans la tempête de neige (encore), rendant les routes quasiment impraticables.

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Retour à Mörön, pour cette fois-ci entamer notre périple de 795 kilomètres jusqu’à Ulaangom, à l’ouest de la Mongolie. On doit emprunter la A1102, une route qui, d’après la carte, est supposée être de facture similaire à celles qu’on a parcourues depuis notre entrée en Mongolie. Surprise, surprise, la A1102 est en réalité une piste de plus de 200 kilomètres de long faite de terre, de pierres et de sable. Il pourrait aussi bien ne pas y avoir de route : il n’y a aucune indication, chacun fait sa propre trace, on y va pour ainsi dire à la boussole.

On progresse avec précaution, à la vitesse d’un escargot, en se faisant doubler à toute allure par les locaux en 4×4, en camion ou en Prius. On fait 52 kilomètres en plus de quatre heures. On regrette de ne pas avoir l’un de ces fameux UAZ, ces combis soviétiques tout terrain qui ont un air de famille avec notre T3.

On s’arme de patience et tentons tout de même d’apprécier la magie de l’instant : nous sommes au milieu de rien, entourés de montagnes enneigées. On roule vers un incroyable soleil couchant qui teinte le ciel de nuances d’orange, de rose et de mauve, tandis que des dizaines de chevaux sauvages broutent paisiblement autour de nous. Toute présence humaine a disparu, à l’exception de quelques yourtes ça et là, et d’un ou deux bergers qui rentrent leurs troupeaux.

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On franchit un col, puis un second, et on voit avec anxiété la plaine verdoyante se couvrir de blanc, jusqu’à ce qu’il ne subsiste que les traces de pneus dans lesquelles Antoine s’efforce de maintenir Stan. Le mercure passe en dessous de zéro et durcit la gadoue, de sorte qu’on ne patine plus, mais on glisse. Surtout, surtout, ne pas s’arrêter, sinon on est fichus.

On arrive dans le noir complet dans le village de Bürentogtoh, niché au pied de la montagne, complètement frigorifiés.

On fait l’impasse sur le repas, trop pressés d’aller se glisser tout habillés sous la couette, à laquelle on ajoute rapidement les deux couvertures polaires, puis un sac de couchage. On n’a pas faim de toute façon, on est préoccupés par la suite des événements (euphémisme, en réalité c’est notre premier gros coup de stress). On passe en revue les options qui s’offrent à nous.

Nous pouvons poursuivre notre route, conformément à notre itinéraire initial, soit encore 1.000 kilomètres jusqu’à la frontière russe, probablement sur de la piste ou au mieux une alternance piste/macadam, et puis 1.000 kilomètres en Russie jusqu’au Kazakhstan. Ou bien on peut jouer la sécurité et revenir sur nos pas : Mörön, Erdenet, Darkhan, repasser la frontière, Ulan Ude, Irkoutsk, Krasnoïarsk, et à Novossibirsk replonger vers l’itinéraire prévu, Barnaul puis la frontière kazakhe, soit 4.000 kilomètres …

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Sans wifi ni 3G, on fait appel à l’équipe pour nous donner les informations que l’on n’a pas et ainsi choisir en connaissance de cause. L’assistance 24/7 est redoutablement efficace, et on a très vite la confirmation de ce qui nous attend : les routes macadamées sont derrière nous.

Ce n’est pas tant la piste qui nous effraie, ou les heures que cela risque de prendre, mais plutôt les conditions météorologiques. Nous sommes à peine à 1.400 mètres d’altitude et la neige pose déjà problème. Qu’en sera-t-il lorsque nous devrons franchir des cols culminant à plus de 2.000 mètres d’altitude ? Si nous ne parvenons pas à passer, cela signifie faire demi tour, mais beaucoup trop tard, notre visa russe ne sera plus valable, on risque d’être coincés en Mongolie sans porte de sortie – les visas touristiques russes ne sont pas prolongeables. Il y a également le risque réel de mettre Stan trop à l’épreuve et de rencontrer un sérieux problème mécanique. Or, les dépanneuses ou les garages ne sont pas exactement monnaie courante dans le coin … On essaie aussi de raisonner sur le long terme et de prendre un peu de distance : il nous reste cinq mois de voyage, d’autres pays à découvrir, d’autres routes de montagne à parcourir.

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On décide finalement d’assurer la suite de notre voyage, de ménager Stan et de s’épargner dix jours de stress intense. Demi tour ! Les imprévus de l’aventure … On vit notre première déconvenue avec philosophie et reprenons la route à l’aube pour refaire la cinquantaine de kilomètres de piste en sens inverse.

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Nous sommes à la frontière le lendemain matin et patientons avec les autres voitures mongoles : le poste n’ouvre qu’à 8 heures. C’est toujours aussi désorganisé du côté mongol mais on est sortis du territoire en une bonne heure. C’est plus lent du côté russe ; le contrôle de la douane prend du temps et les Mongols qui nous précèdent passent le temps à rentrer et sortir des différents bureaux sans trop l’air de savoir quels documents ils doivent présenter ni quels formulaires ils doivent remplir.

Notre tour finit quand même par arriver, tout se déroule sans encombre. On a droit à la fouille habituelle et au maître chien, mais ce n’est pas aussi poussé que lors de notre première entrée en Russie. Les officiers de la douane sont cordiaux, certains curieux. Plus de souci d’excès de chargement cette fois, ils nous demandent simplement de leur montrer la pharmacie. On avait heureusement pensé à sortir la plus petite boîte contenant les médicaments les plus courants (nous en avons trois, dont une énorme …), le reste étant bien caché en dessous de la banquette dépliée en lit, ni vu ni connu.

Aussitôt qu’on leur assure qu’on ne transporte pas de narcotiques et que les médicaments sont réservés à notre usage personnel, on peut tout remballer.

À nous la Russie (bis repetita).

On est ravis de retrouver la Sibérie, et les Sibériens, décidément notre coup de cœur jusqu’ici. On s’arrête dans le premier « magazin » que l’on croise, on se rue sur le pain frais, le fromage, le poisson, mais surtout sur les tomates ; on n’avait presque oublié le goût des légumes !

On atteint la rive est du Baïkal au coucher du soleil et profitons d’un dernier repas with a view. On emmagasine un maximum de ces images indescriptibles, conscients qu’on ne risque pas d’y revenir de sitôt, avant de définitivement tourner le dos à la mer sacrée de la Russie.

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Direction Krasnoïarsk, puis Novossibirsk, avant d’obliquer vers le sud et la frontière kazakhe, pour entamer en beauté la série des -STAN.

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2/ La Trans-Sibérienne, ou la Russie d’Ouest en Est

14 jours – 10.763 km – 6 fuseaux horaires – 3 douches – 1 hôtel

Après une entrée en Russie riche en émotions, ça y est, nous voilà passés de l’autre côté.

Premier constat : le diesel coûte en moyenne 45 roubles du litre, soit environ 65 centimes, la bonne affaire ! Le revers de la médaille, que l’on découvre par la suite, c’est que la piètre qualité du carburant augmente sensiblement notre consommation : de 7 à 8 litres au cent, on consomme désormais 9 à 10 litres.

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On a beau savourer notre entrée en Russie, il nous faut sans plus tarder revenir sur terre pour dégotter une assurance à Stan.

Selon la rumeur, les fameuses OSAGO russes peuvent être souscrites à tous les coins de rue, ou presque. De fait, les enseignes clignotantes « green card » ne tardent pas à faire leur apparition de part et d’autre de la route, à quelques centaines de mètres de la frontière. On tente notre chance dans un premier cabanon, puis un deuxième, et sommes réorientés une fois, deux fois, toujours avec beaucoup d’enthousiasme et … en russe. Ces enseignes n’ont décidément d’anglais que le nom.

On finit par frapper à la bonne porte, et ressortons avec une assurance en cinq minutes à peine. Notre interlocutrice est efficace et débrouillarde, n’ayant pas peur de recourir aux gestes voire aux dessins. Elle travaille visiblement 24/7, son lit se trouve juste à côté du bureau. On découvre par la suite que c’est le lot des professions qui gravitent autour de ce monde à part qu’est celui des routiers : garages, cafés, parkings, motels, douches, carwashs, … 

Ces premiers contacts avec la population russe préfigurent nos rencontres futures, presque systématiquement marquées par une étonnante gentillesse et un unilinguisme caractéristique.

Notre précieux sésame en poche, on se lance dans ce que l’on sait être une partie difficile de notre voyage, après la balade apéritive en Europe. Nous avons plus de 10.000 kilomètres à parcourir à travers 18 des 85 régions formant la Russie, ainsi qu’un « bref » passage en Mongolie. Tout ceci en moins de trente jours, en espérant ne pas rencontrer de pépin mécanique inopiné. Et accessoirement, on aimerait quand même découvrir la Russie, ou du moins la petite partie que l’on est amenés à traverser.

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On s’élance donc sans plus tarder vers Moscou, première étape emblématique. À contrecœur, on choisit de contourner la ville. Après réflexion, on préfère profiter du temps dont on dispose et de notre mode de voyage pour explorer des contrées plus méconnues.

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On ne croit pas si bien dire. Moscou est à peine derrière nous qu’on se retrouve à l’arrêt sur la M-7, la nationale qui relie Moscou à Oufa, courant sur plus de 1.300 kilomètres. Nous avançons centimètre par centimètre, mètre après mètre, sous un soleil écrasant. On parcourt quelques quatre kilomètres en trois heures. On ne sort de l’embouteillage que le temps d’avaler quelques bornes à une vitesse décente, avant d’y replonger un peu plus loin. On désespère d’atteindre l’objectif du jour, Nijni Novgorod, encore distante de plus de 300 kilomètres.

Déterminés à rattraper notre retard, on fait notre première route de nuit. On jette rapidement l’éponge, toutefois. L’état de la route est tel que l’on slalome plus que l’on ne roule. On préfère ne pas penser aux conséquences si, par mégarde, une ornière traîtresse échappait à notre vigilance.

On ne tente pas le diable et faisons notre entrée à Nijni Novgorod dans la matinée du deux mai, sous un crachin glacial. Pas trop dépaysant, finalement. On déambule dans les rues du centre ville, typiquement soviétique. On se promène dans l’enceinte du Kremlin qui surplombe la Volga, nous offrant une vue imprenable sur les collines environnantes.

On reste le temps de s’imprégner de l’atmosphère de la ville et de prendre une pause bien méritée, puis reprenons la route vers Kazan, capitale du Tatarstan.

À cheval entre la Russie européenne et la Russie asiatique, Kazan est vivante, visiblement prisée des touristes russes. Les façades sont soignées et les rues animées, dominées par l’inévitable Kremlin et les minarets de la mosquée Kul Sharif.

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Iekaterinbourg, Tioumen, Tobolsk, Omsk, Novossibirsk, Krasnoiarsk, les villes russes se suivent, et ne se ressemblent pas. Toutefois, on ne peut manquer de noter les similitudes : les HLM, blocs ternes et tristes, vestiges du communisme, les isbas -petites habitations en bois-, tantôt proprettes, tantôt en ruines, les routes défoncées, les vieux tacots et les innombrables camions, les couleurs fanées faisant ressortir les dômes d’or étincelants des églises orthodoxes, les hauts murs crénelés des kremlins, les « кофе » (cafés) des routiers, et le patriotisme, partout. Tout prétexte est bon pour afficher les couleurs nationales.

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Il y a aussi ces grands boulevards propres à accueillir les parades militaires, les inévitables statues de Lénine et les avenues éponymes, les affiches à la gloire des héros de la Grande Guerre Patriotique, et les manifestations du « 9 Maя 1945 », le Victory Day.

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On note très vite l’omniprésence policière (qui, soit dit en passant, n’empêche pas les Russes de ne respecter aucune limitation de vitesse). Le jour où l’on s’amuse à compter, on dénombre pas moins de dix contrôles, ce qui ne manque jamais d’accélérer notre rythme cardiaque.**

Nous ne sommes en effet pas complètement sereins concernant la « registration ». Non contents de nous infliger d’interminables procédures pour obtenir un visa, ni de nous retenir des heures à la frontière, tout étranger qui reste sur le territoire russe pour une durée supérieure à sept jours est tenu de faire enregistrer son visa endéans les sept jours de son entrée dans le pays, dans la ville où il loge, à condition qu’il y reste plus de sept jours, et dans toutes les autres villes où il séjournera plus de sept jours. C’est clair ?

Oui, non, pour nous non plus.

Et pour pimenter un peu la sauce, cette formalité incombe à l’hôte russe qui reçoit l’étranger (entendez l’hôtel, l’hostel ou la personne privée), elle ne peut être accomplie par le touriste himself.

Pas d’hôtel, pas de registration, ça c’est simple. Et qui dit pas de registration, dit de potentiels ennuis avec un policier mal luné, excessivement tatillon ou peu scrupuleux, en quête de quelques roubles supplémentaires pour boucler son mois.

Après s’être davantage documentés, on décide de passer une nuit à l’hôtel avant l’expiration du délai des sept jours, de manière à ce que notre visa soit au moins enregistré une fois. Et advienne que pourra.

Hasard du timing, ce sera à Tobolsk, à peu près à mi-parcours entre Teherova et Irkoutsk. Après un premier échec -c’est la subtilité du chef : tous les hôtels ne se chargent pas d’enregistrer les visas, allez savoir …-, on trouve notre bonheur au Saint Georges. On paie 1.000 roubles la nuit, soit un quart du prix annoncé, suite à l’intervention tout à fait improbable d’un autre client de l’hôtel. Notre nouvel ami est français. Il a été détaché par son entreprise pétrochimique pour venir former les Russes à la raffinerie du pétrole, le but du processus étant d’obtenir de toutes petites billes de plastique. « – Et vous, qu’est-ce que vous avez étudié ? ». « – L’environnement. ». Ah, oui.

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L’hôtel est un pur produit du chic soviétique, drapés et tapisseries du meilleur goût, mais d’une propreté irréprochable. Et l’accueil est chaleureux, ce qui ne gâche rien : merci Svetlana, merci Viktor (et merci Google translate pour les fous rires de tes non-sens).

On lit désormais sans trébucher les panneaux en cyrillique, et sommes quasiment à même de nous faire comprendre dans un mélange de russe, de français et de gestes (un peu de portugais de temps à autre), c’est folklorique. Oui, non, merci, bonjour, toilette, voiture, Belgique, combien, attends, je ne comprends pas ; notre vocabulaire s’est élargi. Quant à comprendre, chaque chose en son temps !

Tandis que les kilomètres et les hameaux défilent, on prend conscience de l’immensité de la Russie : ses routes semblent ne jamais devoir s’arrêter, ses forêts de pins et de bouleaux s’étendent à l’infini.

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Certaines de ces routes sont mémorables. La Ural Highway, qui serpente à travers les contreforts de l’extrême sud de l’Oural, la Sibir Highway, qui sillonne les épaisses forêts de Sibérie, la Baïkal Highway, qui longe la partie sud du lac au départ d’Irkoutsk. D’autres resteront dans nos mémoires pour de moins nobles raisons : routes criblées d’ornières aux allures de cratères, routes interrompues par des tronçons en travaux (pas de déviation ici, on passe en off road dans un magma de terre et de cailloux, guidés par des ouvriers armés de talkies faisant office de feux rouges), routes balayées par des bourrasques si violentes qu’il faut se cramponner au volant pour ne pas dévier.

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On aime la Sibérie, dont Irkoutsk et le lac Baïkal sont les joyaux, mais on aime aussi la Sibérie plus discrète, la Sibérie anonyme et ordinaire. On se souviendra de ses villages soignés aux maisonnettes en bois bleues, vertes, turquoise ; de ses milliers de bouleaux ; de ses délicieux pelmenis ; des vallées dégagées de la Bouriatie, de l’attrait particulier de la dynamique Novossibirsk.

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On aime les Sibériens, leur incroyable générosité, leur débrouillardise, ce vif désir de communiquer au delà de la barrière de la langue.

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Irina, chaleureuse et maternelle, qui s’inquiète de nous voir dormir dans notre voiture ;

Ivan, qui nous guide à travers le dédale des fournisseurs de pièces automobiles et s’improvise interprète ;

Igor et l’équipe du garage Filter, qui nous inondent de goodies, nous offrent du café pour nous réchauffer, et proposent même de régler la note ;

La modeste famille sibérienne de Listvyanka, qui nous intime de les rejoindre dans leur cahute pour partager leur repas fait de plov, de pain et de thé, en silence ;

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La famille Nechaev, qui nous accueille dans une dacha digne d’un trois étoiles, et qui nous fait découvrir le typique « баня » russe (lisez banya, une sorte de mélange entre un sauna et un hammam) ;

Le garagiste de Nariinsk qui ressoude notre galerie de toit sans rien demander ;

Les pompistes curieux, les gardiens des parkings, les vendeuses des supérettes de village, les automobilistes qui nous klaxonnent en faisant de grands signes, ceux dont nous avons oublié les noms, les inconnus croisés au hasard de nos pérégrinations ;

On ne les oubliera pas.

On sort de ce périple russe avec un léger goût de trop peu, peut-être, mais avec beaucoup d’histoires à raconter, ainsi qu’une confiance grandissante à l’égard de Stan. 

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Ce n’est qu’un au revoir. On reviendra pour Moscou, pour Saint-Pétersbourg, pour le trans-sibérien et pour fouler la glace qui recouvre le lac Baïkal en hiver.

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** Post scriptum pour ceux qui, avides de dénouement, supportent mal l’insoutenable suspense : un seul contrôle de police au compteur, officier charmant, aucun problème d’enregistrement. Une réputation surfaite ?

1/ Le grand départ

15 jours – 3.530 kilomètres – 5 frontières – 2 fuseaux horaires

Quelques chiffres, c’est ainsi qu’on peut le mieux résumer le début de notre périple, toujours plus vers l’Est.

Partis dans la précipitation le mercredi 17 avril en début de soirée -que dis-je, presque mis dehors par nos parents respectifs, impatients de nous voir mettre enfin les voiles-, nos premiers kilomètres dans le noir complet nous ont menés jusqu’à la frontière allemande, et la charmante bourgade frontalière de Lichtenbusch. Euphoriques, le début de cette grande aventure était surtout l’occasion de vérifier que nos phares fonctionnaient correctement, et que Stan pouvait tenir le coup sur l’autoroute. Mission accomplie, les mauvaises langues nous imaginant en panne au Luxembourg pouvaient aller se rhabiller …

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Nous faisons connaissance petit à petit avec notre aménagement intérieur, ses forces et ses faiblesses. On se cogne quelques fois, on se marche sur les pieds. Le temps de se faire à ce carré de vie, notre chez nous pour les six mois à venir.

L’euphorie que nous ressentons est cependant teintée d’anxiété : quand le premier couac mécanique surviendra-t-il ?

La traversée de l’Allemagne se déroule sans problème, cap sur Hanovre et puis Berlin. On roule sous le soleil, à une vitesse moyenne allant de 80 à 90km/h. Derrière un camion, avec le vent dans le dos, on flirte avec les 100 ! On se fait doubler par des camionneurs et apprenons leur code de conduite. On a des sueurs froides dans les longues côtes, lorsque le compteur passe sous la barre des 70 et que Stan peine sous l’effort, crachant des panaches de fumée noire.

On choisit de ne pas s’arrêter à Berlin et de poursuivre notre route vers la Pologne. On opte assez rapidement pour le réseau de nationales qui sillonnent le pays, on espère ainsi éviter les frayeurs des autoroutes (ainsi que leurs péages) et voir un peu plus de pays.

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La Pologne ne nous laisse pas une impression impérissable. Ses habitants ne se distinguent ni par leur sens de l’accueil, ni par leur cordialité. On traverse donc le pays dans l’indifférence générale, c’est aussi bien. Le diesel n’est pas cher -la Pologne frappe encore sa propre monnaie, le zloty-, on en profite. Les campagnes que l’on traverse ont l’air étrangement désertes, on ne croise que peu d’autres véhicules, pas âme qui vive. Arrivée de nuit à Varsovie, on est heureux de renouer avec l’animation urbaine. Malheureusement, le répit est de courte durée ; la ville ne semble vivre qu’à travers les touristes qui déambulent dans le joli petit centre historique. On réalise, après réflexion, que nous sommes en plein week-end de Pâques dans un pays à la population très croyante… On profite de ce city-trip avorté pour prendre soin de Stan : rangement, vaisselle, nettoyage, check mécanique. Horreur, le niveau d’huile était presque à zéro, on n’est pas passés loin de la catastrophe. On remercie notre bonne étoile et reprenons la route vers Vilnius et la Lituanie, sous quelques gouttes de pluie orageuse, les premières (nos essuie-glaces fonctionnent).

Sans s’attarder plus que de raison, on se souviendra des pays baltes comme des petits pays où la vie tourne essentiellement autour de la capitale, mais où, à peine à quelques kilomètres des centres villes, la nature reprend ses droits et offre des paysages paisibles et immaculés.

De la Lettonie, on retient également la séduisante Riga, à la fois internationale et profondément lettone, et l’attachement de la population à leur patrie après près de cinquante ans d’occupation soviétique, nazie, et à nouveau soviétique.

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Valdis, le mécano letton à qui nous confions le premier check-up de Stan, à Bauska, nous prend d’ailleurs pour des fous lorsqu’on explique qu’on s’apprête à entrer en Russie pour un mois. Il rebaptise Antoine « crazy brave young man », et décrète que, de toute manière, on sera déçus de tout ce qu’on espère trouver en Russie … Bon, voilà c’est dit.

Après une immobilisation forcée de trois longues journées à Bauska, éprouvant pour la première fois notre patience, Stan est fin prêt à reprendre la route. Valdis et son camarade Andre – « my diesel specialist in town » – ont complètement revu le moteur. Pour les initiés, ils ont redressé l’alternateur, changé la courroie, remplacé un injecteur et reconditionné les trois autres. Valdis a aussi renforcé notre galerie de toit. En bon perfectionniste, notre fan de VW préféré fixe notre plaque d’immatriculation au bon endroit et nous dégotte deux paires d’enjoliveurs du fin fond de son garage. Il tente même de redresser le pare-chocs tout cabossé à l’arrière. Sans succès.

Nous voilà donc parés à relever notre premier vrai défi : le passage de la frontière russe, une aventure à lui seul.

Après les méandres de l’administration russe expérimentées en Belgique pour l’obtention de nos visas, il est temps de faire connaissance avec les services de migration et de douane. On est aidés dans notre galère par un jeune couple de Suisses francophones rencontrés par hasard sur un forum de voyage, dont l’objectif final est aussi d’atteindre le lac Baïkal et la Mongolie. Ils sont entrés en Russie par le même poste frontière que nous une dizaine de jours auparavant, ils nous donnent donc toutes les ficelles : on remplit les documents en cyrillique les yeux fermés.

30 avril, Jour J : lever 5h30. Après une nuit troublée par quelques appréhensions, on franchit les derniers kilomètres qui séparent le village de Zilupe du poste frontière de Terehova. Il fait glacial, 4 degrés dans le van au réveil : c’est la nuit la plus froide depuis le début du voyage. On passe le premier contrôle letton à 6h24, le chronomètre est lancé. Tout s’enchaîne, il y a peu d’autres voitures, on sort rapidement de l’espace Schengen, nous voilà dans le no-man’s-land. Étonnamment, les premiers contrôles russes se déroulent sans encombre, malgré la lenteur des fonctionnaires (en sous effectif, bizarre…) et l’affluence grandissante de voitures. La préposée migration est d’une gentillesse inattendue, et ponctue le questions/réponses laborieux dans un mélange de russe, d’anglais et de langue des signes de quelques sourires. Passeports tamponnés et cartes de migration en poche, on se met à espérer : nous aurait-on noirci le tableau ?

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L’agent de la douane nous ramène rapidement à la réalité. Elle nous toise d’un œil noir, observe les malles sur la galerie de toit, et nous demande sèchement : « how much kilos luggage ? 25 each maximum. ». Aïe, les ennuis commencent. On avait peur pour l’assurance RC du van, pas valable en Russie, pour les quelques bières belges et la bouteille de champagne, et pour notre énorme pharmacie, mais on n’avait pas anticipé cela … La mégère disparaît et nous plante là, on attend une demi-heure, une heure, une heure et demi, sans nouvelle. Il semble qu’il y ait eu une relève des équipes, mais que personne n’ait repris le poste douanier dans notre file.

Les voitures derrière nous s’impatientent. Enfin, les choses semblent se remettre à bouger. Un jeune agent vient procéder à la fouille de notre véhicule. Le bardage en bois le laisse perplexe, il appelle son supérieur qui, à son tour, fait venir un militaire et son chien, qui renifle Stan de fond en comble. « Marijuana ? Guns ? ». Avec un léger sourire quand même, on se dit donc qu’on est peut-être bien tombés. À la demande de l’agent, on descend une malle, deux malles, les plus légères, puis Antoine le fait grimper sur le toit pour les deux dernières malles, un vrai spectacle, inédit apparemment. Ça le fait rire, on comprend un mot qui ressemble furieusement à ‘gymnastique’.

On remplit toute la paperasse, à nouveau un questions/réponses pour le moins approximatif, quelques tampons, quelques photocopies, un vague signe de la main nous fait comprendre que cette fois, c’est bon, on peut y aller. Tout est passé, sans surtaxe … À nous la Russie !

Direction Moscou (Москва) et Nijni Novgorod (Нижний Новгород), toujours plus à l’Est.

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