
Contre toute attente, entrer en Iran est simple, et surtout rapide. On s’imagine bien qu’ils s’efforcent de ne pas trop embêter « les audacieux touristes qui se risquent dans ce dangereux pays » (entendez l’ironie), mais à ce point … Le contrôle des passeports est efficace, et avec le sourire qui plus est, à peine quelques questions sur notre itinéraire. On doit ensuite faire tamponner notre fameux Carnet de Passage en Douane, CPD pour les intimes, un document douanier international indispensable pour importer temporairement un véhicule en Iran. Rien pour nous indiquer le bureau compétent, évidemment, ce serait trop beau. On en est donc réduits à se renseigner auprès des Iraniens qui ne parlent que le Farsi. Notre CPD dûment tamponné, on retourne à la voiture pour attendre une fouille qui ne vient pas, et qui ne viendra jamais. En une demi-heure on en a fini avec la frontière iranienne. On se retrouve dehors, étonnés, avec le sentiment d’être passés à côté de quelque chose d’important. Timidement, on fait mine de s’en aller. Voyant que personne ne nous retient, on s’élance.
L’Iran est un grand pays. On s’en rend très vite compte, en parcourant pas moins de 890 kilomètres depuis la frontière pour rallier Téhéran, pourtant au nord de l’Iran. Une broutille à l’échelle du pays. Au total, on parcourra près de 4 000 kilomètres dans le pays, sans explorer ni l’Est ni la côte …
Téhéran est tentaculaire – c’est notre première impression. Elle semble s’être développée sans aucune logique apparente ; s’y retrouver défie le sens de l’orientation le plus affûté (même celui d’Antoine). Ville en ébullition, Téhéran abrite une population équivalente à celle de la Belgique toute entière. On y ressent cette atmosphère si particulière aux villes orientales. Les odeurs des poubelles qui débordent, décuplées par la chaleur ambiante, côtoient les délicieux fumets des kebabs et les senteurs sucrées des narguilés qui s’échappent des chaikhanas (salons de thé) bondés.
Les mobilettes transportent en moyenne trois passagers et roulent à contre sens, dans un concert de coups de klaxon. Les étals colorés regorgent de fruits plus appétissants les uns que les autres, tandis qu’on trouve des barbiers et des pâtisseries à tous les coins de rues.

Les feux de circulation font de la figuration, et au carrefour, priorité au plus gros (ou à celui qui aura le plus de culot). On risque notre vie à chaque fois qu’il faut traverser la route. Ça n’a peut être pas l’air séduisant vu comme cela, mais on adore la cohue, la richesse et les contrastes de Téhéran.
De manière générale, conduire en Iran est une expérience en soi. C’est à se demander s’il existe un permis. Les Iraniens adoptent sans sourciller tous les comportements dangereux voire extrêmement dangereux, même lorsqu’il s’agit de gagner une minute ou quelques mètres. Ils ne semblent pas avoir conscience des risques. Quant à nous, on s’arrache les cheveux, on crie et on klaxonne, beaucoup. Pour l’anecdote, notre avertisseur capricieux a mystérieusement cessé de fonctionner pendant quelques jours, on peut donc témoigner : ne jamais rouler en Iran sans klaxon !

Dès le passage de la frontière, il nous faut nous conformer aux exigences vestimentaires de rigueur : short proscrit pour ces messieurs, hijab imposé pour ces dames (à ne pas confondre avec le tchador, littéralement tente, habit noir coutumier des Iraniennes). Intéressant, à défaut d’agréable. Après deux semaines, cette chose sur la tête commence à m’irriter. Ça ne tient pas, le foulard glisse sans arrêt et tombe dès qu’on se penche ou qu’il y a un coup de vent. Et la chaleur ! Sans compter la tunique à longues manches ou la robe dans laquelle on se prend les pieds …

Je les admire, ces groupes entiers de femmes toutes vêtues de noir, insensibles à la chaleur ou à l’inconfort du tchador ou du hijab. J’ai beaucoup observé, à la recherche de la technique idéale, avant de me rendre à l’évidence : il n’y en a pas. Les Iraniennes chipotent et redressent leur voile vingt fois par jour. Je me fais donc une raison et décompte les jours.
On expérimente rapidement le sens de l’hospitalité persan : jeunes ou vieux, progressistes ou conservateurs, hommes ou femmes, en anglais ou en Farsi, tous y vont de leur invitation : à manger, à dormir ou simplement à nous aider. Les « welcome to Iran » s’élèvent sur notre passage, plusieurs fois par jour. On nous offre des dattes, du melon, des pâtisseries en tout genre ; on paie la note de nos consommations ; le métro de Tabriz est gratuit pour nous. On doit presque insister pour payer dans certains magasins. On ne paie pas les péages autoroutiers (sauf une fois, le petit nouveau ne devait pas avoir compris la consigne). Lors d’une mémorable conversation à un péage, le caissier plaisante et nous demande si tous les Iraniens sont des terroristes. Ayant malencontreusement compris tourists au lieu de terrorists, Antoine confirme avec assurance, avant de réaliser sa méprise. Heureusement, les Iraniens ont le sens de l’humour.
Ils sont aussi terriblement attachants, ayant désespérément besoin de s’assurer que l’on aime l’Iran, ses villes, ses habitants, sa culture, sa nourriture, et que l’on reviendra. Par dessus tout, ils espèrent que l’on dise autour de nous que l’Iran est une destination touristique sûre, et que les Iraniens ne sont pas des extrémistes.
À la majestueuse Mosquée de l’Imam à Ispahan, on fait la rencontre d’un mollah, un membre du clergé. Dans un français tout à fait honorable, il nous aborde et lance la discussion. Il termine en nous demandant d’être ses messagers en Belgique et en Europe, pour changer l’image de l’Iran …

Au fur et à mesure de nos pérégrinations, on apprend deux ou trois choses : outre les interdits évidents inhérents à l’Islam, tels que l’alcool et le porc, il est également interdit de jouer aux cartes (?!) ou de parier, de danser, d’écouter de la musique occidentale, d’avoir un chien ou un autre animal domestique. Mais la face cachée de l’Iran, celle qui se dévoile – c’est le cas de le dire -, dans la sphère privée, est tout autre.

On boit de l’alcool fait main ou acheté sous la table, de préférence de l’alcool fort, on mange du saucisson et du jambon. D’après l’un de nos amis, tout s’obtient en Iran, question de relations. Les femmes tombent le voile dès que possible, ou le portent tellement en arrière qu’il ne couvre plus rien du tout. Les cafés branchés passent les morceaux U.S. du moment, des petits jeunes vendent discrètement des jeux de cartes au bazar. Quant à la censure sur internet, tous la contournent aisément à l’aide de VPN, l’acronyme de Virtual Private Network. Facebook et YouTube sont bien entendu inaccessibles sans ces outils (au contraire d’Instagram et de WhatsApp, cherchez la logique …), mais on découvre également, pour notre plus grand déplaisir, que WordPress est bloqué. Ceci explique notre léger retard de publication.

En confiance avec les Occidentaux que nous sommes, certain.e.s Iranien.ne.s n’hésitent pas à exprimer leur désaccord avec l’état de fait et les décisions politiques, formulent des critiques acerbes à l’égard du régime et tournent certaines éminentes figures religieuses au ridicule.
Lors d’un trajet inoubliable à Ispahan, notre chauffeur de taxi nous montre les photos des ayatollahs Khomeini et Khamenei imprimées dans son agenda. Il scande « fascist, fascist ! », avant de nous énumérer certains des pires tyrans et dirigeants autoritaires ayant foulé cette terre : Caligula, Genghis Khan, Amir Timur, Mussolini, Hitler, Staline, Poutine, et Trump … Édifiant.
On réalise petit à petit que l’Iran est un pays de contradictions. À cheval entre conservatisme religieux et progressisme, les tenues vestimentaires des femmes constituent la part visible du dilemme iranien. En deux mots : les Iraniens élisent leur président, actuellement le réputé modéré Hassan Rohani, et le Parlement, mais le Conseil des Gardiens de la Constitution, organe ultra conservateur, exerce un contrôle continu sur le Parlement. De plus, le guide suprême de la Révolution islamique, l’Ayatollah Ali Khamenei, qui a succédé à Khomeini, dispose de pouvoirs qui le placent au-dessus du président. Or, il n’est pas élu par la population. De surcroît, il est nommé à vie … Pour schématiser, il y a le clergé, les milieux ruraux et les personnes âgées d’un côté, et les citadins, les jeunes et les libéraux de l’autre ; deux camps qui s’opposent encore et toujours.
Pour continuer dans la série des contradictions :
– les autorités veulent supprimer l’apprentissage de l’anglais à l’école, mais les publicités pour les cours d’anglais sont partout (IELTS, TOEFL and cie), et dans la rue, les jeunes s’empressent de nous aborder pour exercer leur anglais ;
– l’Iran est une république islamique mais les rues ne désemplissent pas à l’appel du muezzin, qui sonne l’heure de la prière ;
– les villes regorgent d’affiches de propagande anti-américaine, mais les Iraniens utilisent le dollar U.S. presque autant que leur propre monnaie.

On met du temps à s’y faire, à leur monnaie ; il n’est pas certain qu’on s’y soit fait d’ailleurs. Un dollar vaut autour de 115 000 rials, mais les prix sont indiqués en tomans (10 rials), et les Iraniens comptent en tomans en faisant abstraction des nombreux zéros. Il n’est donc pas rare que les commerçants bienveillants finissent par prendre ce qui leur faut dans la liasse de billets que l’on leur tend, sans jamais prendre plus que convenu.
Autre trait caractéristique, la passion unanime des Iraniens pour les pique-niques. Ils sont partout, dans les parcs, sur les parkings, au moindre carré d’herbe disponible, même le long des échangeurs. À toute heure du jour et de la nuit, ils débarquent avec toute la famille et déchargent leur petit nécessaire de leurs voitures remplies à craquer : tapis à profusion, réchaud au gaz, barbecue, glacière, tente ; il ne manque rien. Tout ce petit monde mange, papote et fait la sieste, jusqu’à pas d’heure. Résultat, on fait rapidement une croix sur notre plan initial de bivouaquer dans les parcs.
On regrette de temps à autre de ne pas pouvoir s’ouvrir une bière bien fraîche ou siroter un verre de vin blanc glacé. On se rabat sur le vaste choix de bières iraniennes sans alcool : citron, fruits rouges, ananas, passion. Bref, du sucre, du sucre, et encore du sucre. Heureusement, il y a les jus de fruits frais qu’on achète dans la rue : melon, banane, et même carotte, spécialement pour Antoine.
On quitte Téhéran pour descendre progressivement vers le Sud, faisant halte dans les différentes villes de la région du centre, joyaux de la Perse. Du coucher de soleil sur les toits de Kashan aux rues animées de Chiraz, ville colorée aux senteurs du Sud ;

D’Ispahan la magnifique, incarnant l’élégance et l’art de vivre iraniens à Yazd, aux portes du désert, dont le dédale de ruelles serpente entre les maisons en torchis, surmontées de tours des vents (badgirs).

Le patrimoine culturel de ce pays est sublime, témoignage vivant des différentes époques qui ont façonné l’histoire de l’Iran. Les indices sont partout, la culture omniprésente.
Le plateau iranien, qui couvre le centre du territoire, est essentiellement désertique, ponctué de collines et d’éperons rocheux. Cependant, on traverse aussi vergers et vignes (pas question de produire du vin, évidemment). On trouve figues, pêches et grenades en abondance.
On adapte notre mode de vie et de voyage à l’Iran : difficile de faire du camping sauvage quand les températures oscillent entre 35 et 40 degrés. Outre la chaleur, on a quelques soucis d’intimité. Les Iraniens sont d’une gentillesse rare, mais le revers de la médaille, c’est qu’il nous est presque impossible de nous arrêter quelque part sans être le centre de l’attention générale. Nombreuses questions, inévitables photos, et surtout, les invitations à répétition : venez manger chez moi, venez dormir chez moi. En plus d’être excessivement accueillants, ils sont aussi très nombreux. Comme dit Antoine, si on avait accepté toutes les invitations, on serait toujours quelque part entre la frontière turkmène et Téhéran à manger et à boire le thé.
Il nous est également difficile de vivre exclusivement dans le van, et donc à l’extérieur, quand c’est synonyme de voile, pantalon et longue tunique 24/7 … Pitié !
Dans un autre registre, autant le Tadjikistan était le pays des pépins intestinaux, autant l’Iran est le pays des ennuis mécaniques. Injecteur qui fuit, bruits bizarres dans le moteur, spécialiste VW incompétent voire destructeur, relai de préchauffage grillé, faux contact au démarreur : les tuiles s’enchaînent mais ne nous immobilisent pas, heureusement.
Sauf à Chiraz, où le moteur s’arrête alors qu’on roule, et ne redémarre plus. On finit par repartir en deuxième grâce à trois Iraniens costauds (en montée s’il vous plaît). Ils ont bien essayé chacun à leur tour de nous éclairer de leur science (en Farsi, on ne vous dit pas …), tous les Iraniens étant mécanos par la force des choses. Tous finissent cependant par jeter l’éponge pour revenir à la bonne vieille méthode, simple et efficace : on pousse et on démarre en deuxième.
Cette succession d’ennuis nous amène à revoir notre itinéraire. On décide de repartir pour Téhéran, chez Soroush, notre mécano préféré, pour solutionner nos problèmes et faire un gros check-up puisque, grosso modo, on (enfin, « on », vous avez compris) ne fait confiance à personne pour chipoter à notre bolide.
On parcourt près de 1.000 kilomètres du Sud au Nord en deux jours, sans encombre. Évidemment, il faut pousser le van à chaque fois que l’on veut redémarrer le moteur, mais ça n’étonne personne ici. Les volontaires affluent dès qu’Antoine fait mine de pousser.
Retour à Téhéran donc, dans l’arrière-cour du garage *** (nous censurons), père et fils. Home sweet home, enfin quelque chose comme ça. On cohabite avec le camping-car d’une famille française face à qui l’on relativise nos petits pépins. Julien et Amandine voyagent avec leurs deux petits bouts de 1 et 3 ans. Leur maison ambulante n’a pas survécu à la tempête de sable dans laquelle ils se sont fait prendre au Pakistan. Ils ont dû faire remorquer le véhicule jusqu’à Téhéran depuis la frontière pakistanaise, et ils attendent depuis quinze jours que les pièces parviennent (illégalement) en Iran depuis l’Allemagne … On passe deux jours à Téhéran. Le courant passe bien avec la petite famille, on fait un peu d’animation pour ces adorables blondinets.
On quitte définitivement la capitale iranienne et notre ami Soroush, direction plein Ouest, hors des sentiers battus.

On a un coup de cœur pour le Kurdistan, ses routes de montagnes vertigineuses et ses villages aux maisons de pierre accrochées à la falaise, presque à la verticale. À quelques kilomètres de la frontière irakienne, on entend désormais « welcome to Kurdistan », de la bouche des locaux revêtus du sarrouel traditionnel.

À Orumyeh, Antoine flotte dans l’immense lac aussi salé que la mer morte (pas de baignade pour moi, je n’ai pas le cœur à y aller toute habillée).

On savoure ce retour à la nature, à la tranquillité, et surtout au camping sauvage dans la fraîcheur relative de la montagne, après l’atmosphère trépidante et bondée des villes iraniennes.
Après un dernier crochet par le bazar de Tabriz, on se dirige doucement vers l’Arménie. Si on est tristes de quitter l’Iran, on ne regrettera ni ses chauffards, ni le hijab. On aura passé près d’un mois en Iran, et pourtant, on a le sentiment de n’en avoir exploré qu’une petite partie.

Après avoir longé la frontière irano-azérie dans la vallée de l’Araxe, on pénètre dans le chaos du poste frontière de Norduz. Du jamais vu. Des camions par dizaines sont stationnés au petit bonheur la chance, bloquant les issues. À la sortie, le douanier, par ailleurs charmant, regarde notre CPD comme s’il n’en avait jamais vu et appelle un collègue à rescousse. À la barrière, ultime contrôle, on nous réclame notre e-visa, que nous n’avons plus puisqu’ils l’ont gardé au contrôle des passeports. L’officier semble ignorer que l’Iran a désormais pour politique de ne plus tamponner les passeports, vu ses effets rédhibitoires à l’étranger. Retour à la case départ, on court entre des services qui ne semblent pas communiquer entre eux, on argumente face à des agents qui n’ont pas l’air de totalement maîtriser leur métier …
Enfin : 3, 2, 1 … Ça y est, adieu le voile, au revoir l’Iran ! Manque de chance, il fait gris et frais en Iran pour la première (et dernière) fois. Peu importe, cap sur l’Arménie et le Sud du Caucase. Un peu moins en Orient, un pas de plus vers l’Occident.
